Élégance et gros sabots

La fabrique des souvenirs [*]

En vacances aux  États-Unis, Marc et Sophie Sannon décident de louer une voiture pour remonter l’Hudson River et visiter les nombreuses demeures construites au 19è siècle par des artistes ou des milliardaires. Ils quittent New-York sous une pluie battante.

Ils vont mettre longtemps pour sortir de la ville tentaculaire avec l’espoir, qui ne sera pas pleinement satisfait, d’apercevoir enfin le fleuve dans le cadre naturel qui devait être le sien autrefois.

Amy O’Neill « Joe’s », 2011. Extrait d’une vidéo 16 mm H.D. Musique de Michael Hurley et photos de Jason Fulford. Sourcing image : « Forests, Gardens and Joe’s », livre d’artiste d’Amy O’Neill (éditions JL Books, 2011). Bibliothèque Vert et Plume

Malgré notre détachement de l’histoire, nous en conservons les émotions, comme les anxiétés.
Thème récurrent dans le travail de Amy O’Neill, artiste d’origine américaine.

Après quelques jours, découragés par le mauvais temps, ils décident d’obliquer vers le sud-est pour gagner Williamstown, puis la côte à la hauteur de Mystic, gagneront Boston et Concord, une petite ville où Marc veut célébrer le souvenir de Henry-David Thoreau avant de regagner la France.

Sophie et lui découvrent avec étonnement l’attachement des Américains à leur passé, allant jusqu’à reconstituer d’anciens villages avec de merveilleuses granges en bois (qui ont toujours séduit Marc), des ateliers, celui du menuisier au sol jonché de copeaux, des jardins de grand-mère, une école où Sophie s’est assise pour écrire avec une plume qu’elle a trempée dans un petit encrier de faïence blanche, en recréant à l’identique les paysages qui existaient encore au milieu du 20è siècle (champs, bois, chemins, haies, barrières…).

Rien à voir avec ce qu’on appelle dans une ville moderne le « centre historique », confisqué par les commerces en tous genres et les professionnels du tourisme).

C’est un authentique voyage dans le temps, celui de ce qu’ils pensent être leur mémoire, faite de traditions et de souvenirs que les Américains sont soucieux de se transmettre d’une génération à l’autre.

Marc se demande comment des gens, aussi modernes par ailleurs, ont réussi l’exploit de faire renaître sous leurs yeux un passé, qui pourrait  tout aussi bien être le leur, qui sent l’air vif de la campagne, l’odeur de l’herbe mouillée (la pluie n’a pas cessé de tomber depuis qu’ils ont quitté New-York), les senteurs du bois coupé, la belle couleur grise qu’il prend avec le temps. Les prairies clairsemées de fleurs éclatantes, les ruisseaux. Jusqu’à l’odeur des anciens ateliers avec de vieux outils que l’on dirait posés là quelques minutes auparavant par l’artisan…

Tout ce qui a été rassemblé appartenait à d’authentiques villages, racheté par des passionnés, démonté, transporté et rebâti sur un territoire dédié.

Marc et Sophie se sont assis avec leur gobelet de café à la main. On les devine songeurs. Marc ne peut se retenir, il faut toujours qu’il parle : « Américains et Européens, blancs précise-t-il, ont un passé en commun qui les rapprochent, cela ne fait aucun doute. Mais un passé qui tient à l’écart  ceux dont l’héritage culturel diffère. Ici ce sont les Noirs dont on comprend qu’ils sont parqués dans des banlieues isolées puisqu’on ne les voit jamais. Nul doute non plus que le temps finira par jeter les anciens souvenirs aux oubliettes, comme il précipitera dans l’Au-delà les vieux nostalgiques et les réactionnaires ».
Ça y est, il se lâche, pense Sophie qui se tait . Pas envie d’entamer une conversation sur un sujet aussi controversé. …

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[*] « La fabrique des souvenirs » est un titre emprunté à Philippe Pollet-Villard dont le livre a été publié chez Flammarion en 2008.

Forêts et clairières de l’enfance

DÉF. Clairière. n.f. Endroit dégarni d’arbres dans un bois, une forêt. V. Clair, échappée, éclaircie, trouée, clairsemé. Déboucher au grand jour dans une clairière. Une clairière ensoleillée. Chercher une clairière pour allumer un feu. (Source : Le Robert, 1972)

Didier Marcel «Clairière », sculpture en fer à béton soudé (2010). Sourcing image : livre-catalogue de l’exposition « Sommes-nous l’élégance » au MAM de Paris, automne-hiver 2010-2011 (bibliothèque Vert et Plume)

« J’ai toujours considéré que l’art n’était pas la réalité, mais la production d’un écart avec la réalité. Pour mieux voir une chose, il faut la mettre à distance. »
Didier Marcel (entretien avec Bruno Dumont et Timothée Chaillou. Source : livre cité au-dessus)

Impossible, pour celui ou celle qui n’a jamais marché dans une forêt, de comprendre la magie qui opère en débouchant sur une clairière illuminée par le soleil.

Si l’on est en montagne, les sapins serrés les uns aux autres, se dressant très haut au-dessus des têtes des marcheurs, interdisent aux rayons du soleil de traverser leurs branchages.

Les garçons qui grimpent en parlant fort, éclatant souvent de rire, connaissent l’existence de la clairière. C’est vers elle qu’ils se dirigent avec leur repas et leur gourde dans leur sac à dos.

Ils ont l’intention de pique-niquer sur l’herbe autour d’un feu où ils feront griller les saucisses qu’ils ont achetées chez le charcutier du village. La fraîcheur du chemin les encourage à avancer d’un bon pas. Ils tapent sur le tronc des arbres avec des bouts de bois qu’ils ramassaient en marchant.

Quand ils atteignent enfin leur but, ils se précipitent pour se débarrasser de leur sac qu’ils font glisser de leurs épaules en se déhanchant d’un côté puis de l’autre. Ils ôtent leur chemise et l’étendent sur l’herbe pour se protéger des fourmis. S’allongent sous le soleil, bras et jambes écartés, la poitrine gonflée. Ferment les yeux. Se taisent, mais pas longtemps.

Le bruit du feu, que l’un d’eux vient d’allumer, excite soudain leur appétit. Les voilà qui dévorent leur repas en contemplant les flammes. Ils jouent à celui qui s’en rapprochera le plus sans craindre d’être brûlé, jettent dans le feu des brindilles pour les entendre craquer.

Ils jouent, certains font une sieste avant de redescendre dans la vallée. Un garçon plus grand que les autres, portant un short trop court, donne des coups de pied dans une fourmilière. Il observe avec intérêt le semblant de panique qui s’empare des fourmis, appelle son copain pour qu’il vienne voir.

Assis à l’ombre des arbres, un groupe de chamois, des vieux mâles à la barbe fleurie, lassés des rhétoriques, observent les garçons avec bienveillance. Celui qui semble être l’Ancêtre tourne lentement la tête vers son voisin le plus proche. Leurs cornes se heurtent. L’Ancêtre est pensif.  Dommage que ces garçons aient passé l’âge d’entendre les vieux contes et les légendes de la montagne !

Flash infos artistes, vidéos & commentaires

Didier Marcel. Né en 1961 à Besançon. Installé à Besançon.   ///  Didier Marcel : « Je me satisfais d’associations simples et d’éléments rudimentaires. » – « Je suis obsédé par les formes. Je pense que dans la pyramide des choses les formes existent avant les idées. » (Source : citée au-dessus)

Vidéos : http://ateliera.creative.arte.tv/marcel-didier/

http://www.centrepompidou.fr/cpv/ressource.action?param.id=FR_R-9573d75997f8c35cc51097b5d1bd2595&param.idSource=FR_P-eb53903711dd46c7689ee5f2f4c729b7

Amy O’Neill.  Artiste d’origine américaine née en 1971.
Lire sur le blog : Le fil des pensées et  Question d’actualité

Dans le livre consacré à Amy O’Neill,  Bob Nickas écrit que « nos souvenirs changent à chaque instant. On ne se rappelle jamais d’événements deux fois de la même manière. Certains éprouvent de la nostalgie pour quelque chose dont ils n’ont jamais fait l’expérience. D’autres pensent que l’histoire sera réécrite ou pas du tout. »

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