Drôle de garçon

Observant Clémence à la dérobée dans le rétroviseur qu’il a orienté à sa façon en quittant Grenoble, Édouard croit lire dans les yeux de son amie  l’expression soudaine d’une joie intérieure sans rapport avec le sujet dont ils s’entretiennent depuis qu’ils sont sortis du spectacle de danse pour lequel ils ont fait la route depuis Chambéry où ils retournent.
À  quoi ou à qui peut ainsi songer Clémence, s’interroge silencieusement Édouard qui n’ignore rien de sa vie amoureuse agitée. Bien qu’ils n’aient que des rapports amicaux, Clémence n’est pas avare de confidences, espérant de la sorte qu’Édouard fera de même avec elle en contrepartie. S’il dissimule un secret,  Édouard n’est encore jamais passé aux aveux…
Quand ils ne se voient pas, Clémence et Édouard s’envoient des lettres qui n’ont d’autre but que de jouer avec les mots. Le seul jeu auquel Édouard ss’adonne sans crainte de paraître maladroit ou ridicule comme il a le sentiment de l’être quand il s’aventure par hasard dans un club privé avec Clémence qui l’incite alors à boire et danser avec elle. Édouard n’est pas à l’aise avec son propre corps, trop grand pour lui, trop raide.
Depuis qu’ils ont quitté le théâtre, Clémence et lui n’ont cessé d’échanger leurs impressions sur le spectacle. Clémence trouvant les danseurs particulièrement beaux. « Ils avaient des fesses magnifiques, tu n’as pas trouvé ? ». Édouard s’n’a pas osé faire de remarque. Ce n’est pas un sujet que les garçons abordent sauf pour s’en moquer.
Au lieu de quoi, Il était demeuré concentré sur la route, parlant de la chorégraphie et de la musique qui avaient selon lui produit cette force capable d’arracher danseurs et danseuses du sol auquel nous sommes d’ordinaire tous cloués. Disant cela, il pensait naturellement à lui. Il avait sincèrement enviél’agileté des danseurs. 
Clémence avait approuvé mais pas pu s’empêcher de dire que les danseuses étaient par comparaison moins belles, trop musclées. 
Par principe Édouard trouve ce genre de discussion réservé aux filles et refuse d’entrer dans ce genre de considération. 
Il ne veut pas se comporter comme une fille, mais dans ce cas comment expliquer qu’il ne sache pas s’y prendre avec une fille, quel geste est adroit, quel autre déconseillé. Quels propos tenir, autres que ces paroles sérieuses dont il est coutumier, qui ne laissent pas de place à la fantaisie.
 
Le silence est le compagnon de la nuit
Robert Franck « US 90, en route to Del Rio », Texas (1986). Sourcing imahe: catalogue de l’exposition “By Night” à la Fondation Cartier pour l’Art Contemporain, Paris (Hiver 1996 (bibliothèque The Plumebook Café)

Robert Franck « US 90, en route to Del Rio », Texas (1986). Sourcing imahe: catalogue de l’exposition “By Night” à la Fondation Cartier pour l’Art Contemporain, Paris (Hiver 1996 (bibliothèque The Plumebook Café)

Clémence pense peut-être à ce garçon rencontré cet été sur une plage en Grèce, qui avait les tétons percés et des anneaux passés à l’intérieur. Beach-boy le jour, dans les bras de Clémence la nuit. Un Français à l’aise avec les filles pour qui c’ést une chose naturelle. Clémence et lui se sont revus il n’y a pas longtemps à Paris. Ils ont couché ensemble.
Édouard n’est pas taillé pour ce jeu-là. On dirait qu’il a tout à apprendre. Lui si heureux dans ses études ne semble pas préoccupé par le sexe, ce que Clémence ne croit pas un seul instant.
Voilà le péage de l’autoroute. 
Dans un quart d’heure, ils seront au pied de l’immeuble moderne où Clémence a acheté récemment un petit appartement avec l’aide de ses parents. 
Édouard monte le son de la musique qui jouait en sourdine. Un vieux Gerry Mulligan idéal pour la traversée nocturne de la ville.
 Il arrête sa voiture devant l’entrée de l’immeuble. Coupe le moteur.
.Se tourne vers Clémence qui a sorti machinalement de son sac son stick de rouge à lèvres et s’est penchée en avant pour se regarder dans le miroir. 
Pense-t-elle rencontrer quelqu’un dans l’ascenseur à une heure aussi tardive…
Cela tient davantage du rituel. 
Une dernière chance offerte à Édouard perdu dans ses conjectures.
Il voudrait se pencher vers Clémence, comme dans les vieux films en noir et blanc. L’embrasser sur les lèvres au lieu de ce baiser imbécile sur la joue gauche. Il voudrait que Clémence lui dise « Monte un instant… », mais c’est à lui de parler pas à elle. Il a cet air malheureux du petit chien égaré. 
Il ne bouge pas de son siège.
Au moment de pousser la porte du hall qui vient de s’entrouvrir, Clémence tourne le buste dans sa direction, lui fait un signe de la main. 
Édouard démarre et s’éloigne rapidement. Persuadé que Clémence va désormais se moquer de lui il décide de ne plus la revoir.

Flash info artiste

Robert Frank. Né en 1924 à Zürich (Suissse). Photographe et réalisateur américain.
 
 

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