Dieu et le Président

[Satire] 
Le souvenir des gosses dormant la nuit sur des cartons dans les rues de Dakar continuait d’assaillir mon esprit. Je me disais que j’avais moi-aussi la tête recouverte d’un casque colonial comme celui que portaient les anciens Français vivant en Afrique Noire. J’avais beaucoup de chance d’être né en Europe plutôt qu’au Sénégal, ou au Burkina Faso, ou à Conakry, ou à Freetown.
Dieu m’avait réservé, comme il l’avait déjà fait à la fin du 19e siècle pour les colonisateurs, un sort plus enviable que celui de ces gosses aux membres déformés par la maladie. J’avais perdu le droit de me plaindre. NOUS avons perdu le droit de nous plaindre.
 

Homme blanc, tais-toi et regarde !

Romuald Hazoumé « La Bouche du Roi », 2004-2006 (Détails : masques parties de l’installation). Sourcing image : catalogue de l’exposition « La Bouche du Roi » au musée du Quai Branly, 2006 (bibliothèque The Plumebook Café, 09/06)
Romuald Hazoumé « La Bouche du Roi », 2004-2006 (Détails : masques parties de l’installation). Sourcing image : catalogue de l’exposition « La Bouche du Roi » au musée du Quai Branly, 2006 (bibliothèque The Plumebook Café, 09/06)
Dieu [à gauche] et le Président [à la droite du Père].
En 2004, l’artiste a retravaillé  l’eau-forte de 1802 représentant la coupe transversale de la cale du vaisseau négrier Brookes battant pavillon anglais. Dans la cale de son installation, Romuald Hazoumé a remplacé les formes dessinées des esclaves par des bidons d’essence dont il a fait des masques, produisant un effet saisissant.
Il a introduit dans notre esprit l’idée que l’asservissement des individus était toujours à l’œuvre
 
Mon ami Samuel, avec qui je parlais souvent sur Skype, me dit un jour : « Dieu pense vraiment aux Blancs qui ont tant de moyens à leur disposition. Les Noirs n’ont pas de chance, car Dieu n’a pas le temps de penser à eux. »
Et moi je lui répondis à ma façon, par un long discours. Je débutai en disant que la n’était pas la question.
« Dieu n’a rien à voir dans cette affaire, lui expliquai-je. Dieu ne s’intéresse pas à la vie de tous les jours. Ce n’est pas son problème. L’homme Noir doit se prendre en charge. Dieu ne va pas produire de l’électricité, ni installer le tout-à-l’égout, ni bâtir des maisons en dur avec la clim’, livrer les fournitures scolaires au moment de la rentrée des classes et créer des jobs pour les parents. Dieu est au-dessus des problèmes terre-à-terre. Il communique d’abord avec le pape, puis avec les évêques auxquels il transmet des messages. 
 
Romuald Hazoumé « La Bouche du Roi », 2004 (Détail : restes de tabac employés comme monnaie d’échange dans le commerce des esclaves. Sourcing image : catalogue de l’exposition « La Bouche du Roi » au musée du Quai Branly, 2006 (bibliothèque The Plumebook Café, 09/06)
Romuald Hazoumé « La Bouche du Roi », 2004 (Détail : restes de tabac employés comme monnaie d’échange dans le commerce des esclaves. Sourcing image : catalogue de l’exposition « La Bouche du Roi » au musée du Quai Branly, 2006 (bibliothèque The Plumebook Café, 09/06)
L’artiste réussissait tout à la fois à perpétuer le souvenir de la déportation des esclaves d’Afrique vers l’Amérique, et à dénoncer le nouvel asservissement, économique cette fois, de l’Afrique sur son propre sol.
C’est l’affaiblissement de l’État et la banalisation de la corruption qui a fait avorter les chances de libération des Africains au lendemain de la décolonisation.
 
Dieu agit de la même manière que les hommes politiques qui ne se mêlent pas au peuple mais se réunissent entre eux dans l’enceinte protégée des Assemblées locales, de l’Assemblée nationale et du Sénat, au Conseil des ministres avec le Président tout-puissant. Ils exercent un métier difficile que le peuple ne peut pas clairement appréhender. Il faut avoir fait des années d’études à l’E.N.A. ou à H.E.C ou à Polytechnique, avoir suivi des stages en province. pour savoir de quoi le peuple a besoin, pour que l’économie fonctionne bien et rapporte beaucoup d’argent aux héritiers et aux nouveaux détenteurs du capital avec lesquels on dîne le soir et l’on voyage à l’étranger (histoire de se retrouver ensemble, être sûr qu’on pense bien tous la même chose). 
 
Romuald Hazoumé « La Bouche du Roi », 2004 (Détail : cauris, coquillages employés comme monnaie d’échange dans le commerce des esclaves. Sourcing image : catalogue de l’exposition « La Bouche du Roi » au musée du Quai Branly, 2006 (bibliothèque The Plumebook Café, 09/06)
Romuald Hazoumé « La Bouche du Roi », 2004 (Détail : cauris, coquillages employés comme monnaie d’échange dans le commerce des esclaves. Sourcing image : catalogue de l’exposition « La Bouche du Roi » au musée du Quai Branly, 2006 (bibliothèque The Plumebook Café, 09/06)
Le génie de Romuald Hazoumé a été de transfigurer le bidon en masque, et de faire du bidon de tous les trafics d’essence en Afrique le symbole  
de la désintégration de la vie en société.  
C’est le bidon des magouilles en tous genres, des commissions sous la table, des virements sur un compte en Suisse, des rentrées en fraude de drogue et de réexportation vers l’(Europe, le bidon d’essence qui a mis le feu à la morale, l’a réduite en cendres.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                           
C’est le 
Dieu c’est pareil. C’est un métier. Il parle de philosophie, de règle morale, de sexualité, que les paralytiques de Dakar ne peuvent pas comprendre. Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Dieu n’est pas fait pour eux. Il est réservé aux gens intelligents, les chevaliers de la culture. Il ne faut pas le faire chier. On n’embête pas le Président. On se tient tranquille derrière les barrières de sécurité pour le saluer quand il remonte les Champs-Elysées dans sa limousine noire blindée et qu’il fait un signe de la main par sa vitre électoralement entrouverte. On l’écoute quand il parle à la télé. Ce qu’il dit n’a pas beaucoup d’importance. Ce sont les anges, les anges de la Cour qui comptent, les hommes d’affaires qui financent à condition de rentrer dans leurs fonds, de s’y retrouver. Il y a toujours des frais de fonctionnement, des laissés pour compte, des ratés, des polios. Mais au total ça rapporte plus que ça ne coûte. Ca marche. C’est ce qui est marrant.
 
Romuald Hazoumé « La Bouche du Roi », 2004 (Détail : perles en verre et agates employées comme monnaie d’échange dans le commerce des esclaves. Sourcing image : catalogue de l’exposition « La Bouche du Roi » au musée du Quai Branly, 2006 (bibliothèque The Plumebook Café, 09/06)
Romuald Hazoumé « La Bouche du Roi », 2004 (Détail : perles en verre et agates employées comme monnaie d’échange dans le commerce des esclaves. Sourcing image : catalogue de l’exposition « La Bouche du Roi » au musée du Quai Branly, 2006 (bibliothèque The Plumebook Café, 09/06)
L’installation de Romuald Hazoumé était introduite par cette réflexion : « Aujourd’hui ils [parlant des Africains] ne savent toujours pas où ils vont, mais ils ont oublié, ne savent plus d’où ils viennent. »
N’est-ce pas le mal-être de l’homme moderne et son incapacité à s’assumer comme tel que pointe ici du doigt  l’artiste ?
 
On parle beaucoup des avions, alors qu’il n’y a pas grand monde dedans comparé au nombre de gens qui restent cloués au sol toute leur vie à regarder comme des vaches les avions qui décollent, qui s’élèvent dans le ciel, passent au-dessus des montagnes et disparaissent. L’avion c’est Dieu. Dans l’avion sont assis les élus, les hommes politiques et les hommes d’affaires qui voyagent et gagnent de l’argent, quelquefois les touristes, mais on les met à l’arrière, près des toilettes. Ils ne voyagent que pendant les vacances, quand il faut faire la queue partout, parce que les hommes d’affaires leur accordent des conditions spéciales avec la bénédiction des hommes politiques. Au retour ils peuvent raconter aux cloués au sol comment c’était là-haut chez Dieu, chez le Président, deviser au café du Commerce, qu’ils ne passeraient pas leur vie à voyager dans les airs, qu’il faisait bon rentrer chez soi et s’asseoir devant la télé. Un peuple de pense-petit, de raz-du-sol, de noir-et-blanc. Heureusement, il y a les Élus pour donner un sens à la vie.
 

Flash infos artistes

 
Blaise Adilon « Portrait de Romuald Hazoumé », sans mention de date. Sourcing image : accrochage dans l’escalier de sortie d’exposition du Musée d’Art Contem de Lyon (photographie The Plumebook Café, 2011)

Blaise Adilon « Portrait de Romuald Hazoumé », sans mention de date. Sourcing image : accrochage dans l’escalier de sortie d’exposition du Musée d’Art Contem de Lyon (photographie The Plumebook Café, 2011)

Blaise Adilon.  Né en 1960. Photographe, graphiste et cinéaste français, installé à Lyon.
Romuald Hazoumé.  Né en 1962. Artiste plasticien béninois né à Porto-Novo (sur la route qui conduit de Cotonou à Lagos). Ses masques ont aussi été exposés dans l’espace contemporain de la Fondation Dapper à Paris.

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