Des objets de curiosité

ATTENTION. Les images qui illustrent le propos de cet article ne figuraient pas dans l’exposition à laquelle il est fait référence
et dont, volontairement, aucune œuvre n’est reproduite ici.
Au lieu de quoi, il vous est donné de voir des photographies prises au cours d’un voyage réalisé en 1945 par un journaliste canadien anglophone, Rob Vernon (« Deux énergumènes chez les Sauvages »). Et de lire des extraits du récit qu’il fit de sa visite chez les « Lobis » qui étonnaient tant l’administrateur colonial de l’époque, un Savoyard.
Histoire de dire qu’il faudrait cesser d’exhiber des objets d’art africain sans trop se soucier des peuples pour lesquels ils ont été créés.

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2002. Paris, coordination des musées nationaux. Une directive est adressée aux conservateurs de province, leur demandant de recenser à l’intérieur de leurs collections les ensembles extra-européens.

Chic, des sauvages !

Rob Vernon "Guerriers Lobis", 1945. Sourcing image : "Two fools with the Savages / Deux énergumènes chez les sauvages", traduction française de Francis Leverrier (éditions Robeyr, 1947). Bibliothèque Vert et Plume, 2011

EXTRAIT. « L’administrateur [colonial], c’était un Savoyard nommé S., me dit que les Lobi étaient une peuplade qui l’intéressait énormément au point de vue ethnique mais aussi politique et social. – Elle est unique dans toute l’Afrique, me dit-il. Elle est excessivement individualiste et bien que leur nombre excède 200 000 ils n’ont aucune organisation nationale. Leur unité est le village. » (Rob Vernon « Deux énergumènes chez les Sauvages »)

Hiver 2011-2012. Lyon, dix années plus tard : 117 pièces, en provenance de 15 musées de la région Rhône-Alpes, ayant été jugées représentatives de l’art africain, la décision était prise de les exposer entre les murs épais du musée-château d’Annecy. Pas de risque de voir les statuettes s’échapper. Enfermées pour plus de sûreté encore à l’intérieur de vitrines dans la tradition des musées ethnologiques ou posées sur des socles et des estrades, elles attendaient sagement la visite des enfants des écoles de l’agglomération.

Les pièces étaient pour l’essentiel originaires des pays de l’Afrique Occidentale et de l’Afrique Équatoriale Françaises, un empire colonial d’une superficie de près de 7 200 000 km², avec une population restreinte d’environ 30 millions d’habitants. Des territoires conquis puis pacifiés entre la fin du 19è et la veille de la seconde guerre mondiale pour disparaître avec la décolonisation initiée par le général de Gaulle après son retour au pouvoir en 1958.

A ces pièces venaient s’ajouter des œuvres plus récentes (fin 20è) et de provenances diverses (Océanie comprise).

De l’histoire coloniale, dont on dirait parfois que les Français d’aujourd’hui ont honte ou, pire encore, qu’ils l’ignorent ou l’ont oubliée, il n’était pas question dans l’exposition.

Une filiation matrilinéaire a maintenu intègre l’identité de chacun

"Maison Lobi, canton de Malba au sud-ouest du Burkina Faso", 1988. Sourcing image : Daniela Bognolo "Lobi", éditions Continents - 2007 (Bibliothèque Vert et Plume, 2011)

EXTRAIT. « Chaque village est entièrement indépendant. Il n’y a chez les Lobis ni roi, ni chef de province ou de canton ni aucune espèce de hiérarchie politique. Il y a un chef dont l’autorité plus ou moins respectée est due au fait qu’il cumule ses fonctions politiques avec celles de sorcier et de médecin… Chaque village se compose de 40 ou 50 cases en terre battue recouvertes en terrasse et qui constituent de véritables forteresses. (Rob Vernon « Deux énergumènes chez les Sauvages »)

Le propos de l’exposition était une fois encore d’expliquer comment on était passé de « l’art indigène » à « l’art nègre » puis « l’art africain » dont le commentaire se plaisait à souligner que certaines œuvres étaient aujourd’hui convoitées par les collectionneurs du monde entier.

Des hommes, des femmes et des enfants qui vivaient et continuent de vivre autour des artistes, ont eu et ont encore une influence sur leur travail, il n’était pas non plus question dans le cours de l’exposition. L’attention était reportée sur une galeriste française qui a l’instar de beaucoup d’autres voyageurs était tombée amoureuse de l’Afrique dont elle avait au détour des années 50 commercialisé les œuvres d’art en s’attachant à éduquer le regard de ses contemporains.

Les enfants des écoles, emmenés par leurs professeurs, répondirent à l’appel. Il y eut aussi des couples de retraités qui avaient voyagé dans leur jeunesse et se réjouissaient de respirer le parfum de l’Afrique. Des touristes également qui pénétraient dans l’enceinte du château avec l’espoir d’y découvrir les habits de la Belle au Bois Dormant ou le balais de Cendrillon abandonné dans l’obscurité d’un escalier avec les bonnets de ses nains préférés. On ne saura sans doute jamais ce qu’ils ont pensé des statuettes africaines qu’ils ont découvertes à la place.

La supra-nationalité de « Lobi » est conférée aux individus

Rob Vernon "Guerriers Lobi portant son carquois et un casse-tête", 1945. Sourcing image : "Two fools with the Savages / Deux énergumènes chez les sauvages", traduction française de Francis Leverrier (éditions Robeyr, 1947). Bibliothèque Vert et Plume, 2011

EXTRAIT. « Le guerrier Lobi est le plus beau type de nègre que j’ai rencontré au cours de mes voyages en Afrique. Il est grand, large d’épaules, musclé, nerveux, généralement d’une très grande force, d’une agileté incroyable à la course et d’une merceilleuse adresse au tir à l’arc. Il est nu, sauf une sorte de haillon qui lui pend à la ceinture et il a les cheveux longs en tresses autour de son visage et sur sa nuque. » – Plus loin : « … un magnifique guerrier portant son carquois rempli de flèches empoisonnées à l’épaule, son arc à la main droite et un énorme casse-tête de la main gauche, se dressa sur la terrasse … et commença son métier de sentinelle. »  (Rob Vernon « Deux énergumènes chez les Sauvages »)

Les enfants avaient entre 6 et 12 ans. Comme il est maintenant d’usage dans les musées, les vieilles dames postées à l’accueil les répèraient d’un œil sévère quand ils rentraient et leur distribuaient pour les faire taire des feuillets imprimés où sont décrites les règles d’un jeu de piste. Ils allaient ainsi d’une vitrine à l’autre pour établir entre elles des relations esthétiques ou s’accroupissaient sur le sol pour dessiner les contours d’un masque puis la coiffure d’une statuette représentant une jeune fille aux seins pointus. Une enfant plus perspicace que les autres avait relevé les différences entre les maques africains et ceux des Mayas dont son père qui rentrait d’un voyage d’affaires au Guatemala lui avait rapporté des miniatures.

L’exposition était insuffisante pour rendre compte de la diversité de l’art africain ancien et surtout l’art contemporain dont les pièces censées le représenter avaient près de vingt ans. Avant l’explosion de l’urbanisation et l’émergence de nouvelles générations d’artistes connectés avec le reste du monde.

Parce que les Français ne voyagent plus en Afrique ils pensent souvent que le continent a sombré avec armes et bagages. Parce que les conservateurs sont âgés ils ont gardé de l’Afrique une conception ethnologique et néo-coloniale qui n’a de sens que pour les spécialistes.

Malheureusement les visiteurs de l’exposition n’étaient dans leur immense majorité peu ou pas informés du tout de l’actualité africaine. Ils étaient encouragés à croire à une Afrique rurale, sans autres liens avec l’Europe que les sans-papiers, dont parlent tus les médias, qui arrivent chaque jour pour rechercher du travail.

Autrefois, l’Afrique

GAUCHE : Rob Vernon "Jeunes guerriers Lobis", 1945. Sourcing image : "Two fools with the Savages / Deux énergumènes chez les sauvages", traduction française de Francis Leverrier (éditions Robeyr, 1947). DROITE : "Effigie masculine d'ancêtre", style lobi, zone de Kampti. Bois dur et traces de libations. Sourcing image : Daniela Bognolo "Lobi", éditions Continents - 2007 (Bibliothèque Vert et Plume, 2011)

L’effigie masculine qui paraît reproduire les traits du garçon à sa gauche a dû être utilisée lors d’un culte destiné à protéger la grossesse d’une femme considérée comme porteuse de l’esprit d’un enfant « revenant ».
Et si le garçon de gauche avait été cet enfant-là ?

L’image d’un continent en perdition est la plus forte. Elle est volontiers utilisée par tous ceux qui jugent impossible de modifier le cours des choses.
Les animaux eux-mêmes sont menacés : éléphants, lions, chimpanzés, zèbres, rhinocéros etc, appelés à disparaître tout comme les terres agricoles, les forêts et les ressources du sous-sol qui s’épuisent inexorablement et ne sont pas remplacées.

Les Européens sont à présent obsédés par la pérennité de tout jusqu’au temps météorologique qu’ils aimeraient figer sur le beau fixe. Ils rêvent de ciel bleu et d’immortalité. En même temps qu’ils récriminent à propos de leur niveau de vie, ils se sont engagés dans un combat contre la maladie et la mort dans lequel ils investissent des sommes considérables au point de s’endetter au-delà de ses capacités d’épargne. Au point qu’on se demande parfois s’il n’a pas perdu la raison (ou son âme) en cessant de collaborer avec la nature.

Chaque groupe entretient des rapports avec le passé

Rob Vernon "Jeunes guerriers Lobis", 1945. Sourcing image : "Two fools with the Savages / Deux énergumènes chez les sauvages", traduction française de Francis Leverrier (éditions Robeyr, 1947). Bibliothèque Vert et Plume, 2011

EXTRAIT. « Le Lobi possède un dialecte qui ne ressemble à aucun autre de l’Afrique Occidentale. Une langue différente des autres et des moeurs opposées à celles de ses voisins. C’est un insondable mystère.. Voilà de quoi , me dit avec un sourire l’administrateur, intéresser les lecteurs de votre magazine. »  (Rob Vernon « Deux énergumènes chez les Sauvages »)

L’art traditionnel de l’Afrique entretenait avec cette dernière, avec la mort et les êtres disparus des relations qui sont devenues inaccessibles à l’esprit de l’Européen moderne. Le regard qu’il porte sur les statuettes et les masques est d’ordre strictement esthétique. Pablo Picasso l’avouait déjà sans ambages lorsqu’il était interrogé à ce sujet, en même temps qu’il devinait le souci de l’artiste anonyme : « Je ne sais pas à quoi ça sert, d’où ça vient, mais je comprends très bien ce que l’artiste a voulu faire. » – Source : « Opinions sur l’art nègre », éditions Toguna – 1998 (bibliothèque Vert et Plume, 2009)
Une source d’inspiration, non de méditation. Encore moins un objet de pratiques païennes que les premiers Pères missionnaires souhaitaient voir disparaître.

N’en va-t-il pas ainsi de l’art actuel en général ? Comme de tous ceux et celles qui gravitent autour des artistes, assujettis pour le meilleur et pour le pire aux règles de fonctionnement de la machine économique. Peut-être était-ce la motivation de ces conservateurs de musées pour extirper de leurs réserves des pièces ensevelies sous la poussière du temps. Et les offrir au regard des écoliers, des retraités et des touristes comme des sujets d’étonnement et des objets de curiosité dont il n’était pas tant nécessaire de savoir qui les avait produites ni à quoi elles avaient pu servir, que d’apprendre (pour ceux qui en doutaient encore) que les hommes blancs les avaient enfin jugées dignes de figurer sur leurs étagères.

Flash infos voyage et pays Lobi

"Carte du pays Lobi", 2007. Sourcing image : Daniela Bognolo "Lobi", éditions Continents - 2007 (Bibliothèque Vert et Plume, 2011)

Carte du pays Lobi.

Lobi. La société « Lobi » est l’une des plus complexes de l’aire voltaïque. Le terme, utilisé le plus souvent dans son acceptation large, rassemble différents groupes installés au sud-ouest du Burkina Faso dans une région limitrophe avec le Ghana, séparées l’une de l’autre par le fleuve Mouhoun (l’ancienne Volta Noire) : Pwa, Jãa, Dagara, Birifor, Teésè, Gan et Lobi proprement dit. Environ 450 000 personnes dont les ancêtres sont venus du nord-ouest du Ghana où ils s’étaient déjà côtoyés, bien que d’origines diverses, et mêlés. Par vagues successives ils parvinrent à coloniser le pays où ils sont aujourd’hui.

Lobi. Rob Vernon "Tam-tam Lobi", 1945. Sourcing image :"Two fools with the Savages / Deux énergumènes chez les sauvages", traduction française de Francis Leverrier (éditions Robeyr, 1947). Bibliothèque Vert et Plume, 2011

Sur la carte  accompagnant l’exposition « L’Afrique de nos réserves », le pays Lobi s’était vu attribuer le n°18.

La supra-nationalité de « Lobi » correspond à un ensemble de valeurs qui s’enracinent dans l’histoire et dans le fond commun d’institutions et de culture ayant régulé les relations et les échanges inter-ethniques régionaux durant plusieurs siècles, une histoire faite aussi d’alliances et de conflits.
Tous les 7 ans, sur les rives du fleuve (sacré, marquant une frontière avec leur passé) un rite initiatique collectif a lieu.
(Source : Daniela Bognolo, livre cité)

Rob Vernon. Journaliste canadien anglophone, il a entrepris son voyage chez les Sauvages en compagnie d’un ami texan Jim Corrigan, d’origine irlandaise, rouquin et buveur de whisky qui savait manier les armes à feu particulièrement le pistolet. Si Jim avait une prédilection pour la chasse, Rob avait la passion de la mécanique et de l’aventure, deux qualités indissociables pour se déplacer en voiture en Afrique, un moyen de transport qu’ils avaient l’un et l’autre préféré à l’avion qui « donnait l’impression de voyager au-dessus d’une carte géographique ».

Rob Vernon "Itinéraire du voyage", de Oran à Abidjan - 1945. Sourcing image : "Two fools with the Savages / Deux énergumènes chez les sauvages", traduction française de Francis Leverrier (éditions Robeyr, 1947). Bibliothèque Vert et Plume, 2011

Après avoir rejoint Marseille depuis les Etats-Unis, ils s’embarquèrent pour Oran d’où ils prirent le train pour Colomb-Béchar où leur traversée du Sahara en camionnette allait commencer, se poursuivant par celle de l’A.O.F. sur de multiples véhicules jusqu’à Abidjan.

EXTRAIT. Chap.IV « En route pour le pays des Lobis » : Le lendemain matin j’allais rendre visite à l’administrateur [colonial] et lui exposai franchement les buts de mon voyage. Je lui expliquai que j’accomplissais, pour le compte d’un magazine canadien, une tournée en Afrique Occidentale afin de faire mieux connaître aux lecteurs de mon pays d’origine cette colonie française avec tout ce qu’elle pouvait recéler de pittoresque, d’intéressant et d’instructif. » (Rob Vernon « Deux énergumènes chez les Sauvages »)


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