Déjeuner dans la cour du musée

Jamais le sentiment de vivre un moment délicieusement snob,  réservé à une espèce d’élite intellectuelle dont on ferait partie, n’est aussi fort que durant la visite d’une exposition d’art moderne en province. 
Dans un lieu privilégié comme le musée des Beaux-Arts d’Angers ou, mieux encore, la Collection Lambert en Avignon. 
Le grand public, on peut aussi dire le public populaire,  ne se presse pas pour découvrir le travail de Laurent Millet (cet été à Angers), celui de Vincent Ganivet (à demeure dans la cour de la Collection Lambert) ou rendre hommage (c’était il y a trois ans encore en Avignon, capitale provinciale des arts) à l’américain Cy Twombly qui a passé l’essentiel de sa vie en Europe (Italie), a peint peu de temps avant de mourir le plafond d’une salle du musée du Louvre consacrée à l’art grec antique.
 

L’art en chantier

Vincent Ganivet « Entrevous », sculpture (2010). Cour d’honneur de la Collection Lambert. Sourcing image : carte imprimée par la Collection Lambert (collection The Plumebook Café)

Vincent Ganivet « Entrevous », sculpture (2010). Cour d’honneur de la Collection Lambert. Sourcing image : carte imprimée par la Collection Lambert (collection The Plumebook Café)

 
Les amateurs savourent la contemplation d’œuvres qui ne se livrent pas dès le premier regard. Ne sont pas nécessairement rassurantes. Incitent à la réflexion plutôt qu’au jugement, l’introspection parfois. 
Un public restreint qui apprécie de faire travailler ses neurones, d’apprendre petit à petit à connaître l’artiste et à comprendre la signification de son travail. 
En ce temps de réalisme à tout crin, de culture pré-mâchée, de fric à tous les étages, une exposition d’art moderne procure le plaisir rare d’élévation de la pensée. S’extraire de la vie ordinaire. Confrontation avec l’œuvre pour une durée qu’il appartient à chacun de prolonger au-delà de la raison ordinaire.

 L’art devant soi

LEGEND Laurent Millet « Nuées », photographie (2008). Sourcing image : catalogue de la rétrospective Millet au museé des Beaux-Arts d’Anger « Les enfantillages pittoresques », éditions Filigranes / Musées d’Angers, 2014 (bibliothèque The Plumebook Café 07/14) COMMENT Si l’on réussiy déjà à enfermer un nuage dans une boîte, on pourra bientôt mettre Paris en bouteille.

Laurent Millet « Nuées », photographie (2008). Sourcing image : catalogue de la rétrospective Millet au musée des Beaux-arts d’Angers « Les enfantillages pittoresques », éditions Filigranes / Musées d’Angers, 2014 (bibliothèque The Plumebook Café 07/14)

Si l’on réussit déjà à enfermer un nuage dans une boîte, on pourra bientôt mettre Paris en bouteille.

 

Après s’être attardé dans la librairie du musée où des employés baillent en attendant l’heure du déjeuner, avoir feuilleté le catalogue trop cher, essayé un tee-shirt signé par l’artiste et sacrifié quelques euros métalliques sur l’autel de la déesse Économie de marché, le visiteur s’avance d’un air encore inspiré vers le restaurant du musée. 

Lieu magique s’il en est : tables rondes sous le soleil,  espacées les unes des autres, personnel avenant et raffiné, nourriture chic et bio, jus de fruits frais pressés, tartes maison, café d’Éthiopie et thé du Kenya. 

Laurent Millet « Je croyais voir un piège », photographie (2012). Sourcing image : rétrospective Millet au museé des Beaux-Arts d’Anger, été 2014

Laurent Millet « Je croyais voir un piège », photographie (2012). Sourcing image : rétrospective Millet au musée des Beaux-arts d’Angers, été 2014

Le personnel du musée est là, à une table le directeur que l’on salue en passant, les échanges de propos affairés, les garçons de la librairie, les filles des services administratifs et, dans leur coin, les visiteurs. 
Les conversations vont bon train. Un air distingué pour des s’entretenir de la vie quotidienne qui sonnent le glas de la visite, nous ramènent brutalement sur terre : le film de la veille à la télé, les horaires qu’il faut respecter, la durée du trajet pour venir au musée et rentrer chez soi, les enfants qui s’ennuient à l’école, le mari qui rentre tard le soir et met les pieds sous la table. Cela devient de la littérature, le début d’un roman de ce nouveau siècle qui a si mal commencé. Mais, Art, où es-tu passé ?
 

L’art d’écrire

 
Cy Twombly « Sans titre », 2008. Peinture acrylique sur papier. Sourcing image : carte imprimée par la Collection Lambert (collection The Plumebook Café)

Cy Twombly « Sans titre », 2008. Peinture acrylique sur papier. Sourcing image : carte imprimée par la Collection Lambert (collection The Plumebook Café)

C est le moment de se demander si l’une des raisons pour lesquelles le public populaire n’est boude les rendez-vous d’art moderne en province, ne serait pas qu’il néglige le groupe et ne s’adresse qu’à l’individu, celui qui me ressemble. Comme la lecture, l’art moderne, bien qu’il prétende le contraire, est souvent le fruit d’une démarche conceptuelle qui tisse des liens très personnels entre le créateur et son alter ego, l’amateur ou le collectionneur, qui essaient de « rentrer » dans son travail. Tout le contraire de la culture de groupe qui prévaut dans les milieux populaires, pour ne citer que le street-art et le rap.
Il faut aussi s’interroger sur le sexe de l’art : le travail d’un Twombly a une charge plus féminine que masculine, celui de Ganivet est au contraire empreint de virilité, tandis que Millet est plus ambigu, plus poétique surtout..
De quoi déstabiliser un public populaire qui reste majoritairement prisonnier d’une vision traditionnelle de la vie en société, voit le monde en noir et blanc plutôt qu’en couleur, interprète la culture comme un instrument de domination de la bourgeoisie, et lui préfère des modes d’expression plus violents où l’art des snobs n’a pas sa place.

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