Déconstruction du réel

 « Un cheval ! Un cheval ! Mon royaume pour un cheval ! »
Shakespeare “Richard III”, Acte V – Scène IV

Un cheval!

Horace Vernet « Mazeppa aux loups », 1826. Huile sur toile, 100 x 130 cm. Don de l’artiste au musée, 1827. Sourcing image : carte reproduction du musée Calvet, Avignon (coll. The Plumebook Café)
Horace Vernet « Mazeppa aux loups », 1826. Huile sur toile, 100 x 130 cm. Don de l’artiste au musée, 1827. Sourcing image : carte reproduction du musée Calvet,
Avignon (coll. The Plumebook Café)
Horace Vernet, 1789 – 1863. Il peint ce tableau à l’âge de 37 ans.
1826. Nous sommes sous la Restauration, avec Charles X. Les 1ers bateaux à vapeur naviguent sur les fleuves français. Fenimore Cooper publie « Le Dernier des Mohicans » et Chateaubriand « Les Natchez ».
 
HoraceVernet est dans son atelier.
Il ne peint pas, il s’entraîne à l’escrime. S’il venait à l’esprit d’un autre homme l’idée de l’offenser, Horace le provoquerait en duel et le transpercera de son épée.
Ce jour-là c’est la tile qu’il vient de peindre qu’il transperce et déchire . 
Horace n’a d’autre choix que d’en peindre une une réplique. 
Le tableau est exposé aujourd’hui au musée Calvet d’Avignon.
Le sujet de cette toile a été popularisé par un poème de lord Byron ( écrit entre 1817 et 1818). L’époque est au romantisme.
Une histoire de jeunesse vécue par le jeune Mazeppa (1639 ( 1709), alors page à la cour du roi de Pologne. Il est tombé fou amoureux d’une comtesse. Il est surpris durant la nuit alors qu’il fait l’amour avec elle. Tiré brutalement hors du lit, il est conduit devant le comte sans avoir eu le temps d’enfiler le moindre vêtement. Son corps est enduit de goudron. Il est attaché sur le dos d’un cheval fou qui s’enfuit au galop et disparaît. Le comte pense s’être débarassé de l’amant de sa femme, beaucoup plus jeune que lui.
Mazeppa traverse steppe et forêts durant plusieurs jours sans manger ni boire. Il est dans un état d’épuisement proche de la mort.
Il perd connaissance.
Quand il ouvre à nouveau les yeux, il voit une jeune femme penchée sur lui. Une servante cosaque. Elle nettoie et panse ses blessures.
Plus tard, Mazeppa deviendra un chef cosaque, admiré pour ses qualités de cavalier. Il se mettra au service du roi de Suède contre lusses. C’est au roi de Suède qu’il raconte cette aventure survenue quand il était un jeune homme romantique et  impétueux
L’histoire a aussi inspiré Géricault et Chassériau. 
Dans le tableau de Vernet, Mazeppa fait songer ç un gros ange tombé du ciel vers lequel il lève des yeux égarés et suppliants au moment où le cheval s’engage dans un bois dont il n’est pas assuré de ressortir vivant. Mazeppa a la peau blanche et lisse. Des cuisses puissantes. Le ventre dissimulé sous une étoffe que le souffle du vent n’a pas réussi à arracher. La morale sous la Restauration n’autorisait pas Vernet à montrer Mazeppa entièrement nu.

Un cheval !

Kuzma Petrov Vodkine « Baignade du cheval rouge », 1912. Huile sur toile, 160 x 186 cm. Sourcing image : « Le Monde », janv.2008 (exposition de peintres russes à Londres, archives The Plumebook Café)
Kuzma Petrov Vodkine « Baignade du cheval rouge », 1912. Huile sur toile, 160 x 186 cm. Sourcing image : « Le Monde », janv.2008 (exposition de peintres russes à Londres, archives The Plumebook Café)
 
 
Kuzma Petrov Vodkine, 1878 – 1939. Il peint ce tableau à l’âge de  34 ans.
1912. La Russie s’est alliée à la France et à la Grande-Bretagne. Elle entrera deux ans plus tard en guerre contre les empires allemand et autrichien.
En France, Louis Pergaud publie « La Guerre des Boutons », plus drôle et moins meutrière. Thomas Mann « La Mort à Venise ».
 
Six ans plus tôt, Kuzma Petrov Vodkine a épousé à Paris la fille d’un d’un couple d’hôteliers d’origine serbe.
On dit de lui qu’il travaille sous influence : Puvis de Chavannes (1824 – 1898), Gauguin (1848 – 1903), Matisse (1869 – 1954).
Le Romantisme est mort. Vive le Symbolisme !
Vodhine transforme le réel pour exprimer une idée personnelle. 
Dans les années 1930 ce sont celles du Parti qu’il illustrera, afin que sa peinture serve à éduquer la population. 
Vodkine deviendra un artiste officiel, récompensé par le gouvernement soviétique. Il cessera de peindre.
La  couleur rouge de son cheval lui aurait été suggérée par le souvenir des icônes qu’il apprenait à peindre, quand il était enfant, chez un couple dont c’était le métier.
A partir de la prise du pouvoir par les Bolcheviks, le rouge devient la couleur du drapeau communiste. Tout ce qui est rouge plaît.
En France ce sont les adhérents aux idées du parti eux-mêmes que l’on appellera « les Rouges ».
Le cheval rouge est monté par un adolescent nu, débarrassé de complexes.  
Nu comme peut l’être un Russe qui se baigne. Ou un Teuton.
L’artiste, pas davantage que Vernet, n’ose découvrir la virilité dressée de son jeune effronté. 
Un autre garçon sur la droite du tableau nous tourne le dos. Il a le derrière cambré. L’échine du cheval s’est glissée dans la raie de ses fesses. Monture et cavalier ne formant qu’un seul corps.
Le rouge est aussi la couleur du feu qui semble embraser l’horizon derrière les cavaliers : prémonition de la guerre et de la révolution qui lui succèdera ?
Ce tableau, qui se sert du réel mais ne le représente pas, est plus difficile à interpréter que celui de Vernet.
On raconte que le travail de l’artiste, quand il était au collège, était jugé trop érotique par le clergé orthodoxe. Ce tableau contient indubitablement une charge de cette sorte qui a contribué à le faire connaître. Il est devenu emblématique de l’artiste.
Un troisième garçon sur la gauche monte un cheval blanc. Pégase peut-être…
On les dirait sur les chevaux de bois d’un manège. Conscients que ce n’est plus de leur âge. Provocateurs, désireux de jeter le trouble parmi ceux qui les regardent.
Dans quel monde de violence cherchent-ils à nous entraîner, la guerre (1914, la révolution bolchevik d’octobre 1917, ou celle de l’’adolescence ?

Mon royaume pour un cheval !

Kasimir Malevitch “Homme et cheval”, 1933. Huile sur toile, 66.5 x 51.5 cm. Sourcing image : carte reproduction du Centre Pompidou (coll. The Plumebook Café)
Kasimir Malevitch “Homme et cheval”, 1933. Huile sur toile, 66.5 x 51.5 cm. Sourcing image : carte reproduction du Centre Pompidou (coll. The Plumebook Café)
Kasimir Malevitch, 1878 – 1935. Il peint ce tableau à l’âge de 55 ans.
1933. Année de la prise du pouvoir en Allemagne par les Nazis. Malraux publie la même année « La Condition Humaine » et Garcia Lorca « Noces de Sang ». Au cinéma on peut voir « Le Testament du Docteur Mabuse » de Fritz Lang.
Le Symbolisme est mort ! Vive l’Art Abstrait 
Peintre, sculpteur et théoricien de l’art, né à Kiev. Un maître de l’art abstrait.
Accusé par le pouvoir communiste de subjectivisme, qualifié de « rêveur philosophique ».
Vers 1927 il publie « Le Suprématisme ou le Monde sans objet ». 
Au début des années 30 il est emprisonné et torturé.
– « Qu’est-ce que tu vois sur le tableau ? »
– « Un homme et un cheval »
– « Comment décrirais-tu l’homme ? »
– « Il n’a pas de bras et je ne vois pas sa tête »
– « Tu reconnais pourtant que c’est un homme… »
– « il a un pantalon noir, une tunique rouge serrée à la taille par une ceinture, mais… »
– « C’est curieux, il a les pieds chaussés de souliers rouges tournés vers nous et pourtant on dirait qu’il regarde le cheval ».
 Ses jambes font penser aux deux branches écartées d’un compas. 
Moujik ou cosaque ? Cosaque, comme Mazeppa, à cause du cheval blanc.
Les deux couleurs de fond, vert pré et bleu marin se partagent la surface de cette petite peinture comme dans un tableau de Rothko qui viendra plus tard. 
Dessin d’enfant sur lequel le cheval blanc et l’homme rouge, préalablement dessinés sur une autre feuille et découpés, ont été collés. Les bras ne vont pas tarder à l’être eux-aussi. Peut-être les jambes ont-elles été collées à l’envers…
La déconstruction du réel permet à la poésie d’émerger.

Flash infos Kuzma Petrov Vodkine

Le tableau reproduit ci-dessous date de 1925.
Il est très différent de celui qui est inséré dans l’article, bien qu’apparenté puisque le cavalier monte lui aussi un cheval rouge.
Il est vraisemblable qu’il ait été peint à Paris puisque l’artiste vivait avec sa famille dans la capitale française entre 1924 et 1926 [Source : biographie Wikipedia en langue anglaise].
Petrov-Vodkine a 47 ans. Ses enfants ont entre 15 et 20 ans. Ce n’est plus du tout le même homme qu’en 1912.
Kuzma Petrov Vodkine “Fantaisie”, 1925. Huile sur toile. Sourcing image : WikiArt
Kuzma Petrov Vodkine “Fantaisie”, 1925. Huile sur toile. Sourcing image : WikiArt
Le personnage est un jeune garçon vêtu, au lieu d’un adolescent nu.
Il semble se jeter dans le vide (l’âge adulte ?) en  regardant derrière lui (nostalgie de l’enfance ?).
Par opposition, la mise en scène de 1912 n’est-elle pas une sorte d’autoportrait de l’artiste en adolescent, de fait blasphémateur (comme on se plaît à l’être à cet âge) dans le sens où il emprunte à l’esthétique des icônes pour représenter tout le contraire d’un sujet religieux.
Kuzma Petrov Dessin préparatoire pour le cheval rouge », 1912. Sourcing image : WikiArt
Kuzma Petrov Dessin préparatoire pour le cheval rouge », 1912. Sourcing image : WikiArt
 
Deux années seulement après son second cheval rouge, Petrov-Vodkine contracte la tuberculose (une maladie très répandue en Europe à cette époque). Il ne peut plus peindre et se met à l’écriture.

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