De retour au pays

« Je ne vois pas de mal à me chanter moi-même ».
Chéri Samba (Page de garde du catalogue « J’aime Chéri Samba », Fondation Cartier (2004). Bibliothèque Vert et Plume.

Ils aiment la facilité

Chéri Samba « « Le retour de Paris », années 1980. Sourcing image : magazine ACTUEL, n° de déc. 1990 (archives Vert et Plume)

« Pour finir la crise mondiale, il ne faut…

 

« Déjà ! Cela fait 8 ans que l’on veut dompter la crise !

 

« Il ne faut, disais-je, jamais compter sur les efforts d’une seule personne. Les gens oublient le travail, ils ne font que déranger les autres.

 

« Mais de qui parle-t-il ?

Je me souviens de mon dernier voyage à Kinshasa.
Au mois de décembre 2005, en compagnie de la personne qui me servait d’intermédiaire.

Le voyage jusqu’à Kin est long et ennuyeux.

Ce jour-là, les hôtesses étaient aimables comme des portes de prison. Elles avaient envie de se débarrasser des passagers. Pourquoi étaient-elles venues avec nous ? On se serait débrouillé sans elles.

La cheftaine nous demande d’attacher notre ceinture sous prétexte que l’avion tremble, elle veut en réalité qu’on lui fiche la paix. Ferait mieux de s’occuper d’une garderie avec tous les bébés qu’il faut attacher sur leur chaise, ou un club SM, elle pourrait filer des claques, donner des coups de fourchette sur les cuisses.

« Qu’est-ce qu’on se fait chier dans un avion », marmonnait mon cerveau qui avait ordonné à ma bouche de la fermer.

Enfin, le pilote annonça la descente sur Kinshasa.
Ficelés sur nos fauteuils, on ne risque pas de bouger. Les hôtesses nous ont à l’œil, elles donnent des notes, à la sortie, en rang d’oignon juste avant la passerelle, bonsoir Monsieur, bonsoir Madame, va te faire fiche !

Je sors parmi les premiers. Je n’en peux plus. Envie de courir sur le bitume défoncé du tarmac, envie de crier. Ferme-la et marche. Des flics nous observent, veillent à ce que les passagers marchent sur le passage piéton, pas à côté, uniquement sur la partie peinte de stries blanches. Quand ils seront à court de flics, ils pourront recruter des hôtesses.

Mon Dieu, délivre-nous des moustiques, et du reste

Chéri Samba « Les moustiques tuent plus que le sida », années 1980. Sourcing image : magazine ACTUEL, n° de déc. 1990 (archives Vert et Plume)

A l’approche du coucher du soleil, les Blancs se vaporisent le cou, les poignets et les chevilles avec leur Insect’Ếcran, puis vont boire l’apéritif sur les bords de la piscine.

Il y encore les contrôles de police, la douane on s’en moque, il suffit de leur filer du fric pour qu’ils ferment les yeux.

Je sors dans l’obscurité, il y a des gens partout qui attendent. Je marche au milieu de la cohue sans rien voir. Personne n’est agressif, je suis ma coéquipière qui de temps à autre un coup d’œil pour s’assurer que je suis encore là.

La route est longue depuis l’aéroport jusqu’au centre-ville où se dressent les bâtiments officiels, les hôtels, les administrations, les banques, les sièges des compagnies minières et… le marché central qui semble dater du moyen-âge.

Mais au-delà de ce centre, Kinshasa est une immense agglomération de 24 communes dont la population est estimée entre 10 et 14 millions. Il faut tellement de temps pour aller d’un point à un autre et revenir qu’il est difficile d’avoir plus de trois rendez-vous dans une seule journée. Selon les quartiers, on se demande si l’on est encore en ville ou déjà à la campagne.

Tout le monde veut vivre et bien manger

Chéri Samba, GAUCHE « Gîte d’Ếtat » – DROITE « Pitié la prostituée » , années 1980. Sourcing image : magazine ACTUEL, n° de déc. 1990 (archives Vert et Plume)

Les femmes sont avec le « groto » [ = le gros tonneau, celui qui a l’argent] pour manger, et avec le « jento » [ = le petit jeune] pour l’amour sportif.

Terrains vagues et maisons des quartiers populaires.

L’argent revient à Kinshasa. Le gouvernement a offert une Mercedes neuve à chaque député.

Mobutu faisait la même chose il y a vingt ans.

Bernard Desjeux « Sans titre », Maradi [Niger.] , 1977. Sourcing image : Catherine & Bernard Desjeux « Afriques, tout partout partager », éditions Grandvaux, 2001 (Bibliothèque Vert et Plume)

Les Africains ne sont pas jaloux des privilèges, ils rêvent du jour où ils auront eux-aussi une Mercedes-Benz.


Quand je lis cette information dans le journal à l’hôtel, j’ai du mal à l’accepter. Pourtant c’est le même esprit qui prévaut en France, avec les ministres principalement. Quand ils s’en vont, selon leur grade, on leur laisse la voiture et le chauffeur pour quelques mois, le temps pour eux de revenir sur terre sans s’écraser au sol.

Les hommes politiques ont l’esprit perverti, rien n’a changé, rien ne change. Les maires eux-mêmes se comportent comme des roitelets.

Metteur en scène de la rue

Chéri Samba « La Pendaison ou Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire », années 1980. Sourcing image : magazine ACTUEL, n° de déc. 1990 (archives Vert et Plume)

 

Ah ! Les embrouilles de l’amour !…  Les ministres allaient jusqu’au « 7è bureau » [expression consacrée pour désigner une maîtresse] avant que le sida ne vienne freiner leur appétit sexuel. (Source : ACTUEL, décembre 1990)

Partout dans la rue je vois des soldats des UN [ = United Nations] en armes. Ils sont là pour rassurer les Blancs, garantir soi-disant la paix. Ce ne sont pas eux qui contiendront les émeutes si elles éclatent. Ils vont par deux pour ne pas s’ennuyer.

Les supermarchés poussent comme des champignons dans le centre-ville, pas loin du fleuve. Congo River. Rive droite l’empire colonial français, Brazza capitale de l’A.E.F., capitale de la France Libre, capitale du pétrole. Rive gauche, l’empire colonial belge, capitale Léopoldville, devenue Kinshasa capitale du Zaïre, pays rebaptisé RDC, République Démocratique du Congo, après la mort de Mobutu. Les mots République et Démocratique n’ont pas ici le même sens ici que chez nous.

Les rayons des supermarchés regorgent de produits importés.

Des écoliers taquinent en riant l’épervier d’un forain. D’un coup de pied, ils renversent son perchoir.

Tôles rouillées, planches clouées, boue, peintures écaillées, végétation éparse.

Place aux églises évangélistes, les louanges à Dieu fleurissent sur les enseignes.

Qui peut prétendre qu’il croit dans l’avenir de l’Afrique. Être exploités par les Asiatiques après l’avoir été par les Européens. L’équation n’est pas aussi simple. Des milliers de personnes « mangent » au passage. L’économie africaine est la reine du black-market.

Les femmes réclament sans cesse de l’argent

Chéri Samba « Femme mariée » , années 1980. Sourcing image : magazine ACTUEL, n° de déc. 1990 (archives Vert et Plume)

Chéri Samba interrogé par ACTUEL en 1990 : « J’adore les femmes. Si je ne les aimais pas, jamais je ne me serais marié en 1981, jamais je n’aurais eu des enfants. »

Commentateurs européens et américains évoquent chaque année, au moment de la publication des statistiques onusiennes, le développement des investissements en Afrique. Pour beaucoup consacrés au financement d’infrastructures destinées à l’exploitation du sous-sol.

Difficile d’en mesurer objectivement l’impact sur le niveau de vie des habitants. Il a beaucoup changé en mieux par comparaison avec l’époque Mobutu.

La corruption s’est démocratisée.

Les policiers congolais, obéissant aux ordres de l’administration de transition (il en sera de même avec le gouvernement issu des élections de juin 2006). Ils répriment les manifestations de l’opposition en rouant ses partisans de coups de matraque et en les frappant avec des chaînes qui blessent et font couler le sang. Ils arrêtent les leaders et les conduisent en prison pour les frapper et les torturer à l’abri du regard des journalistes.

Depuis toujours, les policiers congolais frappent les gens à coups de matraque ou de bâton. Ils frappent les contrebandiers qu’ils prennent en flagrant délit au débarcadère. Ils sont grands, costauds et brutaux. Tuer si nécessaire semble les laisser indifférents.

Quand on les regarde faire, on dirait qu’ils frappent sur des animaux.

Quel projet agréable pour l’avenir ?

Chéri Samba « Le problème de l’eau », 2004. Peinture acrylique sur toile. Sourcing image : revue d’art américaine MODERN PAINTERS, juin 2007 « Africa in the present » (archives Vert et Plume)

Bien obligé pour Chéri Samba de s’intéresser aux sujets qui passionnent les Occidentaux, depuis qu’il est connu en Europe et aux États-Unis. Les problèmes du Congo ne passionnent pas beaucoup ces nouveaux amateurs : la liberté des artistes par exemple
Dans un tableau où il se représentait aux côtés de Pablo Picasso, Chéri Samba écrivait : « Quel avenir pour notre art dans un monde où les artistes vivants sont pour la plupart opprimés ? » (voir au-dessous dans le Flash infos Artiste & Lieu)

Revenu à Paris après une semaine passée à Kin, je suis allé à pied à mon bureau. Je n’avais pas envie de marcher dans les couloirs du métro. Je me suis retrouvé seul sur des trottoirs que les piétons semblaient avoir désertés. L’atmosphère polluée par les gaz d’échappement était devenue malsaine. La saturation de l’air en oxyde de carbone faisait tousser les chats. Les oiseaux avaient disparu pour se réfugier dans les parcs ou sur les rives de la Seine interdites à la circulation.

Je voyais des voitures partout, certaines à l’arrêt sur les trottoirs, glissées entre deux rangées de hautes quilles métalliques dont les pommeaux avaient été badigeonnés en blanc à l’attention des aveugles.

« L’art est à l’agonie, le marché triomphe », me disais-je, englobant dans ma réflexion tout ce qui est beau, particulièrement la nature, la personne que l’on aime et le lieu où l’on a délibérément choisi de vivre.

Flash infos Artiste & Lieu

« L’atelier de Chéri Samba », Kinshasa (déc. 2005). Photo Vert et Plume (Tous droits réservés)

J’ai demandé si Chéri Samba était à Kinshasa. On m’a répondu que non. Des voisins m’ont invité à entrer dans la cour de leur maison. Un artiste-peintre a tenu à me montrer son travail. Dans un autre coin de la cour, des gens mangeaient. Je les ai salués.

Kinshasa. Lire : https://fr.wikipedia.org/wiki/Kinshasa

Chéri Samba. Né en déc. 1956 dans le sud du Congo. Membre de la société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes, avant de se consacrer (à partir de 1975) à la peinture. Chéri Samba est tout à la fois le peintre et l’ethnologue de la société congolaise dont il restitue les traits mieux que personne. Il n’a cessé de peindre avec acuité et humour le monde dans lequel il évoluait.   /// Portrait : lire http://www.liberation.fr/culture/2013/05/02/cheri-samba-cocoricongo_900486

Chéri Samba « Quel avenir pour notre art ? », années 2000. Sourcing image : magazine LE MONDE-2, 9 février 2004 (archives Vert et Plume)

« Un jour j’ai entendu dire que l’art n’existait pas en Afrique. J’ai trouvé cela injuste. (…) Picasso s’est servi des masques africains. Je l’ai peint avec le même teint [de peau] que moi. » (Source : n° du MONDE cité au-dessus)

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