De retour à Lomé

Résumé des précédents épisodes. Écrits à la 1ère personne, ces textes sont extraits d’un récit de voyages en Afrique francophone, effectués entre 1985 et 1993. Arrivant de Pointe-Noire et Libreville, je débarque à Lomé², à la recherche d’un partenaire local. Dans le précédent article, je me rends dans le nord du Togo avec celui que je viens de choisi pour distributeur, monsieur Agamah.

 

On allait en voiture depuis Accra jusqu’à Lagos

 

 

« Lomé, vue d’avion d’un quartier proche du grand marché », années 1980. Sourcing image : carte postale ancienne imprimée en France (Coll. The Plumebook Café)

« Lomé, vue d’avion d’un quartier proche du grand marché », années 1980. Sourcing image : carte postale ancienne imprimée en France (Coll. The Plumebook Café)

Il me semblait important de travailler avec un Africain, bien que je n’étais nullement assuré de ses capacités financières. J’étais devenu crocodile, ne dormant plus que d’un œil.

Monsieur Agamah avait la carrure d’un lutteur. Son cou épais et très court donnait l’impression que sa tête était vissée sur les épaules. Ses oreilles étaient enfoncées dans les tempes. Son crâne entièrement rasé était d’une couleur plus sombre à l’emplacement initial des cheveux.
Il portait des tuniques et des pantalons amples, qu’il changeait plusieurs fois par jour, de préférence aux vêtements européens qu’il trouvait étriqués.
Nous étions de retour à Lomé, après notre escapade sur la route du nord.

 

L’hôtel était un havre où les Blancs reprenaient leur essouffle

 

« Hôtel Sarakawa, la piscine et la plage », années 1980. Sourcing image : carte postale ancienne imprimée en France (Coll. The Plumebook Café)

« Hôtel Sarakawa, la piscine et la plage », années 1980. Sourcing image : carte postale ancienne imprimée en France (Coll. The Plumebook Café)

 
Quand j’arrivai au bureau de monsieur Agamah, il me dit de renvoyer le taxi, que je pouvais désormais disposer de sa voiture aussi souvent que je le désirerais.
L’après-midi dans ma chambre d’hôtel, la sonnerie du téléphone retentit :
« Allo ? C’est le chauffeur de monsieur Agamah. Je vous attends dans le hall. »
Combien de fois allais-je, à présent recevoir cet appel !
Le chauffeur m’emmenait le matin et l’après-midi au bureau qui semblait ne s’animer que lorsque j’arrivais.

Chacun se mettait en place, comme pour interpréter une pièce. Le planton occupait une chaise à côté de la porte. Deux jeunes gens étaient debout dans l’entrée, les mains dans le dos, attendant d’être convoqués par leur patron.
La secrétaire s’asseyait devant sa machine à écrire et cherchait dans un grand tiroir à peu près vide une feuille de papier blanc qu’elle fit glisser sous le rouleau de sa machine.
À peine m’avait-on introduit auprès de monsieur Agamah que ce dernier attrapa son téléphone. Je supposai que je lui avais fait penser à quelque chose d’important.
Les jeunes gens, qui étaient en fait des commerciaux, entrèrent à leur tour, et attendirent d’être interrogés pour parler. J’appris qu’ils visitaient chaque jour les « bonnes dames » du marché dont ils recensaient les besoins. Ils expliquèrent qu’ils offraient des tee-shirts et des casquettes aux dames qui achetaient mes produits en quantité suffisante.
Nous discutâmes des détails d’une campagne publicitaire et, quand nous eûmes terminé, monsieur Agamah annonça qu’il fallait maintenant se renseigner sur le coût des actions envisagées. Il dit au planton de prévenir le chauffeur et sortit. Je lui emboîtai le pas.
J’étais content qu’il se passe quelque chose à la portée d’un esprit européen. On appelle cela de l’action. Mais les Africains étaient constamment dans l’action, le mouvement en tout cas, et l’on se moquait d’eux en prétendant qu’ils ne faisaient rien.

Sous le moindre prétexte, monsieur Agamah quittait son bureau et montait dans sa voiture. Chaque fois je me faisais prendre, le suivais en imaginant que nous allions effectuer un grand tour en ville.
« Vous venez, nous allons nous promener… », disait-il. Je me levais d’un bond : « Allons-y ».
Le boy nous ouvrait les portières arrière de la voiture. Je plaisantais : « C’est vous qui avez la plus belle auto de Lomé ! »
Nous nous installions comme deux pachas.
« A la radio ! » commandait monsieur Agamah, s’il fallait vérifier le coût d’une campagne.
« Chez Renault ! » pour connaître le prix d’une camionnette.

 

Dans les cafés et les restaurants, Africains et voyageurs européens se retrouvaient

 

« Architecture du Golfe du Bénin », années 1980. Dessin au trait, vendu sans mention du nom de l’artiste (Coll. The Plumebook Café)

« Architecture du Golfe du Bénin », années 1980. Dessin au trait, vendu sans mention du nom de l’artiste (Coll. The Plumebook Café)

 
Le chef de la radio, c’est ainsi que je l’appellais, avait une planque en or. Il replia son journal lorsque nous entrèrent dans son bureau encombré de grosses bobines de bandes magnétiques. Des pochettes de disque étaient posées un peu partout.
L’homme était doux, animé de bonnes intentions. Il nous fournit tous les renseignements dont nous avions besoin, assortis de détails intéressants qui démontraient sa bonne connaissance des médias locaux.

De temps en temps, nous nous arrêtions dans un hôtel pour boire un Coca ou une bière, et mâcher des cacahuètes.
La journée passait. Je m’endormais dans la voiture.
« Vous êtes fatigué, remarquait monsieur Agamah. Je vous ramène à l’hôtel.
Nous repassions par son bureau. Il renvoyait le chauffeur, la secrétaire, le planton et les vendeurs, s’asseyait au volant.
Je me réjouissais à l’idée de me reposer un peu dans ma chambre avant d’entamer la soirée.
Monsieur Agamah rentrait chez lui pour s’assurer que sa première femme ne manquait de rien, se lavait, changeait de vêtements et ressortait en compagnie de sa seconde ou troisième épouse pour me rejoindre à l’hôtel.
Il prenait la précaution de me téléphoner avant de monter dans sa voiture : « Allo ? Bonsoir ! C’est monsieur Agamah… »
« Je vous avais reconnu. »
« Comment ça va ? »
« Ca va ! Où êtes-vous ? »
« A la maison. Je viens vous chercher. »

 

Survivance d’une vie multiséculaire dont on espérait qu’elle ne serait jamais submergée par l’occidentalisation des mœurs

 

 

« Le retour des pêcheurs sur la plage », années 1980. Dessin au trait, vendu sans mention du nom de l’artiste (Coll. The Plumebook Café)

« Le retour des pêcheurs sur la plage », années 1980. Dessin au trait, vendu sans mention du nom de l’artiste (Coll. The Plumebook Café)

 
Nous nous rendirent au restaurant allemand sur la route de Cotonou. La jeune épouse de monsieur Agamah se colla contre moi pour boire son apéritif. Elle riait. Elle ne parlait que l’ekbé et monsieur Agamahi traduisait. C’était surtout mon aspect physique qui l’intriguait. Ses remarques étaient si directes que je me demandai si elle ne voulait pas faire l’amour avec moi sous la table et encore plus tard dans la forêt quand tous les animaux se seraient endormis pour digérer.
Lorsqu’on servit les entrées, j’avais épuisé tous les sujets de conversation. Je regardais mes nouveaux amis avec un beau sourire, histoire de montrer que j’étais heureux d’être en leur compagnie, même si je ne savais plus de quoi parler.
Monsieur Agamah et son épouse mangeaient en se rapprochant le plus possible de leur assiette, et faisaient beaucoup de bruit. L’entrée fut vite avalée. On passa à la viande avec des légumes et beaucoup de jus. Monsieur Agamah remplissait les verres. Nous bûmes du vin aussi facilement que de l’eau. Mais l’alcool ne semblait avoir aucun effet sur mon partenaire. Son épouse au contraire avait les yeux brillants. Elle jetait sur moi un regard concupiscent et frottait, sous la table, ses pieds contre les miens.

 

Le jour de mon départ pour Abidjan

 
Prendre l’avion pour aller d’un pays à un autre ressemblait à une aventure, tant il fallait se rendre à l’aéroport en avance, sans être totalement assuré, avant d’avoir obtenu sa carte d’embarquement, que sa place n’avait pas été vendue à un autre passager, tant les formalités de police et de douane étaient tatillonnes et souvent ridicules, tant les avions arrivaient en retard et repartaient avec un retard encore plus grand !

Quand l’hôtesse demanda enfin aux passagers pour Abidjan de se diriger vers la porte d’embarquement, toutes les commerçantes présentes dans la salle d’attente de l’aéroport se levèrent en jetant leurs gros balluchons sur l’épaule. Le zouuum-zouuum des chaussures plates en vitesse accélérée. C’était à celle qui s’engouffrerait la première par la minuscule porte d’accès aux pistes. Une femme plus dégourdie que les autres portait son sac cabas sur la tête et serrait sa carte de transit entre deux rangées de dents aussi blanches que le chapeau de neige du mont Cameroun.
Déjà, mon esprit s’envolait.

 

Extraits de mes carnets de voyage

 

 

Extrait de mon carnet de voyage, années 1985

Extrait de mon carnet de voyage, années 1985

Enveloppes de lettres du Togo, années 1985

Enveloppes de lettres du Togo, années 1985

 

 

 

 

 

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*