De quelles horreurs est fait notre passé ?

Par François Valménié
PORTRAIT. Lire : Le théâtre de la vie

L’ennemi approchait, les rumeurs enflaient

à rédiger

Otto Dix « Troupes d’assaut sous les gaz », eau-forte (1924). Sourcing image : « Otto Dix, œuvres de jeunesse », Musée-Galerie de la Seita (1993). Bibliothqèue Vert et Plume, 2010

« Nous reviendrons bientôt. En 14 nous sommes partis pour Bordeaux, et un mois après nous étions de retour. »
(un haut fonctionnaire du ministère de l’intérieur, au moment de quitter Paris début juin 1940)

RÉCIT DE FRANÇOIS VALMÉNIÉ. Durant la guerre de 14-18, mon grand-père paternel fut affecté à l’armée d’Orient. Il alla se battre en Syrie et au Liban, et rapporta de ces pays des maladies étranges dont il devait souffrir jusqu’à la fin de sa vie. Pourtant il n’en parlait jamais. Je n’ai pas une photo ni une lettre qui auraient décrit les combats auxquels il a participé, les lieux de campement et d’autres choses semblables qui m’auraient intéressé.
C’est moi qui ai commencé à poser des questions quand j’ai appris l’histoire de la guerre à l’école. J’obtenais des bribes d’informations.
Aujourd’hui je me demande si la seconde guerre n’avait pas en partie effacé les souvenirs de la première. Il y avait de quoi, on avait pris les mêmes et on avait recommencé.

Les préfets ordonnaient l’évacuation des villes menacées

à rédiger

« L’exode des populations », juin 1940. De nombreux enfants avaient été jetés sur les routes au milieu des adultes. Sourcing image : Paris-Match, juin 1990. Archives Vert et Plume

« Ne prenez pas cette fuite au tragique. »
(un haut fonctionnaire du ministère de l’intérieur, au moment de quitter Paris début juin 1940)

RÉCIT DE FRANÇOIS VALMÉNIÉ. Vingt et an ans seulement après la première guerre contre l’Allemagne, la seconde était déclarée. Mon père était jeune marié. Il était étudiant en chimie.
J’ai une photo de lui avec ma mère prise après la cérémonie de mariage dans le jardin de la maison de mes grands-parents maternels.
Mon père fut mobilisé peu de temps après. Il allait vivre l’humiliation de « la drôle de guerre », et se retrouver finalement à Clermont-Ferrand où il attendit la proclamation de l’armistice.
Souvent il me raconta cette période honteuse de sa vie, la déroute de l’armée, les ordres absurdes auxquels il devait obéir, la manière pitoyable dont ils étaient vêtus, autant de situations difficiles à supporter pour un étudiant doté d’un solide bagage scientifique, appartenant de surcroît à une famille de petits industriels.
En 1945, après la libération complète de l’Europe, ma grand-mère maternelle n’éprouvait que du mépris pour les Allemands qu’elle n’appellait plus autrement que « les Boches ». L’adjectif généralement accolé à ce mot est « sales ». Elle n’était pas prête d’oublier les derniers jours de l’Occupation quand les soldats allemands avaient commencé à s’en prendre à la population, obligeant les habitants à abandonner leurs maisons et à s’enfuir avec leurs enfants pour se réfugier dans les bois. Quand ils les apercevaient, les Allemands les visaient comme des lapins.
Mon grand-père maternel ne parlait pas beaucoup de la guerre lui non plus. C’était ma grand-mère qui nous racontait comment les Boches s’étaient comportés. Au final, je comprenais que pour être heureux les Français de cette génération n’avaient absolument pas besoin des Allemands.

Ils ne pouvaient ni parler ni pleurer

à rédiger

« L’exode des populations », juin 1940. Entre 8 et 10 millions de Français et de Belges avaient fui. Sourcing image : Paris-Match, juin 1990. Archives Vert et Plume

Georgette Guillot, employée du ministère de l’Intérieur, note dans son cahier à la date du 17 juin :
« A 9 heures un autobus de la ligne Madeleine-Bastille, réquisitionné pour transporter les derniers fonctionnaires restés en rade à Tours [dans la fuite du gouvernement vers Bordeaux], se gare devant le château de Véretz. »

Lire aussi : Avant
SOURCE DES TÉMOIGNAGES. Articles publiés par « Le Monde » en juillet 2010 sous le titre « Histoire(s) de l’été 1940.
Le samedi 22 juin 1940, le secrétaire général du ministère de l’Intérieur réunit le personnel auquel il annonce, les larmes aux yeux, le visage décomposé, que l’armistice vient d’être signé. « Nous ne pouvions ni parler ni pleurer, nous étions foudroyés, » écrit Georgette Guillot.
Plus d’un million et demi de soldats français furent faits prisonniers par les Allemands durant l’été 1940 et emmenés en captivité.
« C’est triste à dire, mais mon pays me dégoûte (…) C’est un vieux pays où les honnêtes gens se lamentant… », écrit l’aspirant Louis Dauge dans son carnet, alors qu’il est detenu à la caserne de Nancy avant d’être transféré dans un camp à Petrisberg près de Trèves.

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