De beaux jours d’été

Il y a 70 ans les Américains larguaient la 1ère bombe atomique sur la ville japonaise d’Hiroshima. 
Cette année, la commémoration de ce sinistre événement incite les uns et les autres à réfléchir à la menace que font peser les armes nucléaires sur la survie de l’humanité, dans un monde en proie au terrorisme qui fascine, à travers le monde, des milliers de garçons et filles, incapables de s’insérer dans les sociétés où ils sont nés, et décidés à prendre leur revanche de la pire façon qui soit..

Ces garçons n’avaient pas des gueules de tueurs

« Enola Gay Crew / L’équipage du Grey Enola », Marina Islands (aout 1945). Nom du photographe inconnu. Les hommes qui ont largué la bombe, peu de temps avant le vol pour Hiroshima. Sourcing image : « The White T. » d’Alice Harris. Harper Collins Publishers, 1996 (Bibliothèque The Plumebook Café)

« Enola Gay Crew / L’équipage du Grey Enola », Marina Islands (aout 1945). Nom du photographe inconnu. Les hommes qui ont largué la bombe, peu de temps avant le vol pour Hiroshima. Sourcing image : « The White T. » d’Alice Harris. Harper Collins Publishers, 1996 (Bibliothèque The Plumebook Café)

LUI. Tu as connu beaucoup de Japonais à Hiroshima?
ELLE. Ah !… J’en ai connu, oui… , mais comme toi… non !
LUI. [souriant] Je suis le premier Japonais de ta vie ?
(Extrait du scénario, du film « Hiroshima mon amour », écrit par Marguerite Duras pour Alain Resnais, 1958)
 
Avec leurs tee-shirts tout propres et leurs shorts neufs, plus courts que ceux qu’ils portaient d’ordinaire, découvrant des cuisses qui n’avaient encore jamais vu le soleil, ils ont un air gai et insouciant qui sied à leur âge. Je suis à peu près sûr qu’ils n’ont pas la moindre idée du nombre de morts et de blessés pour la vie, hommes femmes et enfants, qu’ils auront bientôt sur la conscience. Ils vont casser du Jap’ comme on voyait dans les films de guerre, c’est tout ce qui compte pour eux. Plus tard peut-être, s’ils sont encore vivants, ils sauront.
Deux autres appareils accompagnent l’Enola Gay : l’un pour effectuer des mesures, l’autres pour photographier et filmer l’explosion.

À la rencontre d’événements que l’on n’a pas connus

Dominique Gonzales-Foerster « Atomic Park », 2005. Film court-métrage. Sourcing image : exposition « Before Present / Avant le présent », la Villa du Parc (Annemasse, été 2010). Photos d’écran The Plumebook Café

Dominique Gonzales-Foerster « Atomic Park », 2005. Film court-métrage. Sourcing image : exposition « Before Present / Avant le présent », la Villa du Parc (Annemasse, été 2010). Photos d’écran The Plumebook Café

ELLE. Oui. Hi-ro-shi-ma. Il faut que je ferme les yeux pour me souvenir… Je veux dire me souvenir comment, en France, avant de venir ici, je m’en souvenais d’Hiroshima. C’est toujours la même histoire avec les souvenirs.. 
(Extrait du scénario du film « Hiroshima mon amour », écrit par Marguerite Duras pour Alain Resnais, 1958)
 
« Atomic Park », titre du court-métrage tourné en 2005 par Dominique Gonzales Foerster à l’intérieur du Parc de White Sands, dans l’État du Nouveau-Mexique, où existent aussi d’importantes installations de l’armée américaine. 
Mais ce n’est pas là, contrairement à ce que le film laisse entendre, qu’un long-métrage célèbre de John Huston, les Misfits, a été tourné autrefois. 
White Sands est un immense désert, de sable blanc, d’une superficie de l’ordre de 450 km². Ce sable est du gypse déposé il y a 250 millions d’années au fond d’une lagune peu profonde. L’eau, et la neige, qui tombent sur les montagnes environnantes, continuent de le dissoudre avant de l’entraîner vers le bassin de Tularosa qui piège à la fois l’eau, le gypse et les autres sédiments contenus dans le bassin. 
Ce dernier n’étant relié à aucun canal d’écoulement, l’eau s’évapore à l’intérieur du bassin sous l’effet de la chaleur, et le gypse dissous en grains se dépose à la surface où il s’accumule en dessinant, sous l’effet conjugué du vent et des ruissellements, d’énormes dunes.

Les formules du professeur Gadget

Dominique Gonzales-Foerster « Atomic Park », 2005. Film court-métrage. Sourcing image : exposition « Before Present / Avant le présent », Villa du Parc (Annemasse, été 2010). Photos d’écran The Plumebook Café

Dominique Gonzales-Foerster « Atomic Park », 2005. Film court-métrage. Sourcing image : exposition « Before Present / Avant le présent », Villa du Parc (Annemasse, été 2010). Photos d’écran The Plumebook Café

LUI. [très calme] Le monde entier était joyeux. Tu étais joyeuse avec le monde entier. C’était un beau jour d’été à Paris, ce jour-là, j’ai entendu dire… n’est-ce pas ?
(1er extrait du scénario, du film « Hiroshima mon amour », écrit par Marguerite Duras pour Alain Resnais, 1958)
 
Au premier abord le site de White Sands fait songer à un paysage lunaire d’où la vie parait s’être retirée. C’est sans doute la raison pour laquelle il a été retenu,  il y a longtemps, par l’armée américaine pour la mise au point et l’expérimentation de ses nouveaux armements.
Le site où fut mise au point la 1ère bombe atomique avait été baptisé « Trinity » par  le physicien Robert Oppenheimer qui, le moment venu, a également suggéré « Gadget » pour nom de code de la première expérimentation avant le grand jour du départ pour Hiroshima… Un essai réussi qui eut lieu le 16 juillet 1945.
Ce jour-là, l’explosion est entendue à plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde. Il semble qu’aucun habitant ne s’en soit inquiété… Ce succès est officialisé le 12 août 1945. 
Le Président Truman va bientôt donner son accord pour larguer la bombe sur le Japon. Il faut contraindre l’ennemi à la capitulation. Ce sera en même temps l’occasion de mesurer les effets de cette nouvelle arme, et d’offrir aux Soviétiques une preuve tangible de la supériorité américaine.

L’immensité du paysage et la petitesse du monde

Joan Rabascall « Atomic Kiss », 1968. Emulsion photographique et peinture acrylique sur toile. Sourcing image : exposition « Art, Dos Punts », MACBA (automne 2013. Photo The Plumebook Café
Joan Rabascall « Atomic Kiss », 1968. Emulsion photographique et peinture acrylique sur toile. Sourcing image : exposition « Art, Dos Punts », MACBA (automne 2013. Photo The Plumebook Café
Elle. Il faisait beau, oui.
LUI. Quel âge avais-tu ?
ELLE. Vingt ans. Et toi ?
LUI. Vingt deux ans.
ELLE. Le même âge…, quoi.
LUI. En somme oui.
(Suite du 1er extrait du scénario, du film « Hiroshima mon amour »)
 
Le site de Trinity est désormais un  « Site Historique », qui se visite.
Les équipements militaires, qui bordent le Parc de White Sands, ont été considérablement accrus depuis la fin de la guerre. Après avoir été le haut-lieu d’expérimentation des fusées V2 mises au point les savants allemands, 
Que l’on puisse associer armée et parc de loisirs n’est pas quelque chose qu’un Français peut concevoir.
L’Amérique au contraire, qui est un pays en état de guerre quasi-permanent depuis sa création (guerres d’expansion territoriale, guerres coloniales, guerre civile, guerres d’intervention à travers le monde), entretient des relations d’autant plus décomplexées avec son armée que le port d’armes à feu est monnaie courante.
Carte postale « Mémorial d’Hiroshima », 1958. Adressée par Alain Resnais depuis l’Imperial Hôtel à Tokyo. Sourcing image : « Tu n’as rien vu à Hiroshima, photos d’Emmanuèle Riva », éditions Gallimard, 2009. Bibliothèque The Plumebook Café, 02/2013

Carte postale « Mémorial d’Hiroshima », 1958. Adressée par Alain Resnais depuis l’Imperial Hôtel à Tokyo. Sourcing image : « Tu n’as rien vu à Hiroshima, photos d’Emmanuèle Riva », éditions Gallimard, 2009. Bibliothèque The Plumebook Café, 02/2013

LUI. Qu’est-ce que c’est le film dans lequel tu joues ?
ELLE. C’est un film sur la paix. Qu’est-ce que tu veux qu’on tourne à Hiroshima, sinon un film sur la paix ?…
LUI. Je voudrais te revoir.
(2e extrait du scénario, du film « Hiroshima mon amour », écrit par Marguerite Duras pour Alain Resnais, 1958)
 
Quand ils parlent aujourd’hui de la bombe, les Américains disent « The A Bomb », comme le « D-Day », la W.W.II [comprenez « World War Two], ou « September 11 », etc. Des grands événements, il ne reste que des petits noms, ou des acronymes, destinés à apprivoiser l’horreur.
La violence que contiennent ces événements s’en trouve d’une certaine manière banalisée. Pour bon nombre de gens, fiers de leur hisstoire, la violence fait partie de la vie américaine, au même titre que l’esprit d’initiative et la libre-concurrence.

C’est pas tous les jours

Ernst Haas « Pyramid Lake, Arthur Miller tenait à ce paysage lunaire », 1960. Sourcing image : « The Misfits, chronique d’un tournage par les photographes de l’agence Magnum », Les Cahiers du Cinéma (1999). Bibliothèque The Plumebook Café, 02/2000

Ernst Haas « Pyramid Lake, Arthur Miller tenait à ce paysage lunaire », 1960. Sourcing image : « The Misfits, chronique d’un tournage par les photographes de l’agence Magnum », Les Cahiers du Cinéma (1999). Bibliothèque The Plumebook Café, 02/2000

 
ELLE. Se connaître à Hiroshima. C’est pas tous les jours.
LUI. Qu’est-ce que c’était Hiroshima pour toi, en France ?
(3e extrait du scénario, du film « Hiroshima mon amour », écrit par Marguerite Duras pour Alain Resnais, 1958)
 
Les extérieurs des Misfits, film de John Huston avec Clark Gable, Marilyn et Monty Cliff, sur un scénario écrit par Arthur Miller [qui est à ce moment-là l’époux de Marilyn], sont tournés sur le site de Pyramid Lake dans le Nevada.
MILLER : « L’État du Nevada était peuplé de gens inadaptés, qui ne pouvaient s’intégrer nulle part… [des Misfits en somme]
« Le film est fondamentalement tragique dans l’approche qu’il a de l’Amérique. Les personnages des Misfits sont coupés du monde. Ils font beaucoup d’efforts pour exprimer des sentiments entre eux, sans réellement y parvenir. Cette atmosphère a dû s’étendra au-delà du film… John [Huston] lui-même était comme ça, il n’entretenait pas de liens profonds avec quiconque. »
 
Eve Arnold « Marilyn Monroe seule, avant les séquences importantes de la fin du film », 1960. Sourcing image : « The Misfits, chronique d’un tournage par les photographes de l’agence Magnum », Les Cahiers du Cinéma (1999). Bibliothèque The Plumebook Café, 02/2000

Eve Arnold « Marilyn Monroe seule, avant les séquences importantes de la fin du film », 1960. Sourcing image : « The Misfits, chronique d’un tournage par les photographes de l’agence Magnum », Les Cahiers du Cinéma (1999). Bibliothèque The Plumebook Café, 02/2000

ELLE. La fin de la guerre… je veux dire complètement. La stupeur à l’idée qu’on ait réussi. Et aussi, pour nous, le commencement d’une peur inconnue. Et puis l’indifférence… la peur de l’indifférence aussi. 
(3e extrait du scénario, du film « Hiroshima mon amour », écrit par Marguerite Duras pour Alain Resnais, 1958)
 
MILLER. « À cette époque Pyramid Lake était complètement désert. C’était encore une réserve d’Indiens. On avait l’impression que l’endroit était resté intact depuis l’origine du monde… Son eau est salée et on y trouve des poissons laids qui datent de quelques centaines de milliers d’années… 
« Nous n’avons pas vraiment réussi à exprimer la présence de la mort »
MILLER. « En quelques semaines le désert est devenu automnal, la neige est apparu au sommet des montagnes. »
 
Le tournage des Misfits se termine le 14 no. 1960. 
Clark Gable prononce la phrase, plusieurs fois réécrite par Miller, qui clôt le film : « Il nous suffit de suivre cette étoile, juste au-dessus de nos têtes. Elle mène tout droit chez nous. »
 
Source des propos d’Arthur Miller : livre cité sous les photos du tournage.

Un joli nom américain : White Sands

 Dominique Gonzales-Foerster « Atomic Park », 2005. Film court-métrage. Sourcing image : exposition « Before Present / Avant le présent », Villa du Parc (Annemasse, été 2010). Photos d’écran The Plumebook Café
Dominique Gonzales-Foerster « Atomic Park », 2005. Film court-métrage. Sourcing image : exposition « Before Present / Avant le présent », Villa du Parc (Annemasse, été 2010). Photos d’écran The Plumebook Café
LUI. Où étais-tu ?
ELLE. Je venais de quitter Nevers. J’étais à Paris…, dans la rue.
LUI. C’est un joli nom français : Nevers.
ELLE. C’est un nom comme un autre. Comme la ville.
(3e extrait du scénario, du film « Hiroshima mon amour », écrit par Marguerite Duras pour Alain Resnais, 1958)
 
La vaste étendue de dunes blanches de White Sands fait penser à un océan d’où la vie se serait retirée. 
Il n’en est rien.
Le parc est aussi un petit paradis pour écolos : plantes et animaux rivalisent d’ingéniosité pour survivre dans ce sable en perpétuel mouvement. 
Lapins, renards, coyotes et porc-épics sortent à la tombée de la nuit. 
Le jour appartient aux lézards, aux scarabées, aux oiseaux et… aux enfants de passage. 

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