Dans la chaleur d’un mois d’été

Certains jours, je suis à court d’idées

Jean-Michel Basquiat "Two heads on gold", 1982. Acrylique et huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l'exposition J.M.B. au Whitney Museum of American Art, New-York, 1992. Réimprimé 9 fois entre 92 et 2000 (bibliothèque Vert et Plume, 2010)

Jean-Michel Basquiat "Two heads on gold", 1982. Acrylique et huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l'exposition J.M.B. au Whitney Museum of American Art, New-York, 1992. Réimprimé 9 fois entre 92 et 2000 (bibliothèque Vert et Plume, 2010)

« Les gens pensent que je me consume intérieurement, mais non. Certains jours, je suis à court d’idées, et j’me dis « Cette fois, mon vieux, t’es vraiment lessivé ! », mais c’est juste un mauvais moment à passer. »
Jean-Michel Basquiat (texte original cité dans le catalogue de l’exposition J.M.B. à la galerie Jérôme de Noirmont, Paris – 1998). Bibliothèque Vert et Plume, mai 2008.

New-York, août 1988

La semaine suivant la mort de Jean-Michel Basquiat, des experts de chez Christie’s, la célèbre maison de vente aux enchères,  firent l’inventaire du contenu de son atelier aménagé dans un loft de Brooklyn, au 57 Great Jones Street.

Great Jones Street à Brooklyn (New-York). Montage de plusieurs photos disponibles sur internet (Vert et Plume, nov.2010)

Great Jones Street à Brooklyn (New-York). Montage de plusieurs photos disponibles sur internet (Vert et Plume, nov.2010)

Toujours étonnant de songer à la passion avec laquelle une personne accumule durant sa vie des meubles et des objets, achète des vêtements dont elle prend grand soin, des livres, des appareils audio et vidéo, des œuvres d’art, des anciens jouets qui lui rappellent sa propre enfance, etc. Surtout si elle dispose de suffisamment d’argent, comme Basquiat dont les tableaux se sont toujours vendus cher.

Loft occupé par Jean-Michel Basquiat dans la dernière partie de sa vie (façade extérieure). Sourcing image : internet, nov.2010

Loft occupé par Jean-Michel Basquiat dans la dernière partie de sa vie (façade extérieure). Sourcing image : internet, nov.2010

Aussitôt après sa mort, les héritiers – les enfants la plupart du temps – se débarrassent de tout, particulièrement des vêtements qu’ils jettent sans vergogne. Les livres également disparaissent et tous les papiers qui vont avec. Un bouquiniste vient les chercher et les achète pour une bouchée de pain.

Inventaire des objets ayant appartenu à l’artiste

Lizzie Himmel, « Jean-Michel Basquiat dans son atelier de Great Jones Street », photographie (1985) - en haut à gauche sur le montage réaalisé avec des images de boîtes américaines de Meccano / « Erector » (Vert et Plume, nov.2010)

Lizzie Himmel, « Jean-Michel Basquiat dans son atelier de Great Jones Street », photographie (1985) - en haut à gauche sur le montage réaalisé avec des images de boîtes américaines de Meccano / « Erector » (Vert et Plume, nov.2010)

« J’aime davantage le travail des gosses que celui des vrais artistes »
Jean-Michel Basquiat, cité dans le catalogue de l’exposition JMB à la galerie Jérôme de Noirmont, Paris  1998.

peintures achevées et en cours d’exécution (avec ce qui était entreposé ailleurs, on arrivera à 171 peintures, 917 dessins, 25 cahiers d’esquisses et 85 gravures.
plusieurs douzaines de Warhol
un travail de William Burroughs, l’écrivain qui compose sous l’emprise de la drogue, imagine des festins de jeunes gens nus et débauchés, bousculent les phrases, les découpent et les reconstruit selon un rythme musical plutôt qu’en respectant l’ordre grammatical.
une collection de meubles de style Mission.
une penderie pleine de costumes Armani et Comme des Garçons.

J’aurais volontiers pris la boîte de Meccano

Jean-Michel Basquiat “Revised Genius of the Mississippi Delta”, 1983. Acrylique, pastel gras et papiers collés sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au MAM de Paris, automne-hiver 2010 (bibliothèque Vert et Plume, nov. 2010)

Jean-Michel Basquiat “Revised Genius of the Mississippi Delta”, 1983. Acrylique, pastel gras et papiers collés sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au MAM de Paris, automne-hiver 2010 (bibliothèque Vert et Plume, nov. 2010)

une boîte de Meccano (« Erector » en américain). Un jouet pour jeune garçon, blanc, sérieux, appliqué, qui veut construire l’avenir, jeter des ponts sur les rivières jusque-là infranchissables, dresser des grues dans sa chambre pour édifier une ville où circuleront des trains électriques

Publicité pour le jeu Meccano aux Etats-Unis, 1922. Il fera fureur en France dans les années 1950. Sourcing image : internet, nov.2010

Publicité pour le jeu Meccano aux Etats-Unis, 1922. Il fera fureur en France dans les années 1950. Sourcing image : internet, nov.2010

un meuble bibliothèque contenant plus d’un millier de cassettes video.
– des centaines de cassettes audio.
des livres d’art.
un carton contenant la biographie de Charlie Parker, surnommé « The Bird » :  “Bird Lives”. En plus de la drogue, Charlie Parker abusait de l’alcool. Il découpait son phrasé musical avec son saxophone alto dont il jouait depuis qu’il allait à l’école. Parfois, il frisait la cacophonie, à la manière de Basquiat trente ans plus tard dans certains de ses tableaux. Avec Dizzy Gillespie et Thelonious Monk, Charlie Parker joua un rôle essentiel au lendemain de la guerre dans la révolution jazz du Be-Bop. Mort à 34 ans, The Bird était une icône pour le jeune Basquiat, l’image du musicien maudit.

Jean-Michel Basquiat “Discography One”, 1983. Acrylique et pastel gras sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au MAM de Paris, automne-hiver 2010 (bibliothèque Vert et Plume, nov. 2010)

Jean-Michel Basquiat “Discography One”, 1983. Acrylique et pastel gras sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au MAM de Paris, automne-hiver 2010 (bibliothèque Vert et Plume, nov. 2010)

plusieurs bicyclettes. Si l’on en croit les images du film tourné par Julian Scnabel  en 1996, Basquiat aimait  se balader à vélo dans les rues de Brooklyn et l’on se dit que s’il avait fait la même chose à Paris, avec son esprit rêveur et les effets de la drogue qu’il absorbait, il serait rapidement passé sous les roues d’un autobus ou d’un taxi.
une quantité de jouets anciens. Ceux qu’il aurait sans doute aimé que son père lui offrît. On se rend compte en effet, à la lecture de sa biographie, que son enfance lui a en réalité été confisquée par ses parents,  surtout par son père avec qui il a vécu jusqu’à l’âge de 15 ans. K’homme était incapable de comprendre son fils, ni même de s’intéresser à lui. Il a fait à ce sujet des déclarations  sidérantes.

Michael Halsband "Andy Warhol & Jean-Michel Basquiat", New-York (1985). Photographies noir et blanc. Sourcing image : magazine ACTUEL, numéro spécial (déc.1989). Collection Vert et Plume

Michael Halsband "Andy Warhol & Jean-Michel Basquiat", New-York (1985). Photographies noir et blanc. Sourcing image : magazine ACTUEL, numéro spécial (déc.1989). Collection Vert et Plume

« New-York, 1986, le soleil noir du graffiti et le prince du pop-art exposent en duo à la galerie Shafrazi »,
écrivait de manière très réductrice le magazine. Et de se demander si leur art tiendrait encore dans 20 ans ! L’exposition chez Shafrazi, le marchand de Basquiat qui avait succédé à Mary Boone, n’a pas marché mais lui et sa peinture sont désormais célébrés dans une France qui a souvent du mal à reconnaître le talent, surtout quand il n’est pas un talent de cour.

un sac de sable « Everlast » pour s’entraîner à la boxe. Probablement offert à Basquiat par la firme en même temps que le short qu’il porte sur les célèbres photos où il pose aux côtés d’Andy Warhol. Tandis que Basquiat est torse nu, tandis qu’Andy trop maigre a conservé sur lui son tee-shirt.
six synthétiseurs
des instruments de musique africains

Fernand Grébert, instruments de musique chez les Fang du Gabon, 1913-1932. Sourcing image : « Le Gabon du pasteur suisse Fernand Grébert, musée d’ethnographie de Genève (mars 2003). Bibliothèque Vert et Plume, 2004

Fernand Grébert, instruments de musique chez les Fang du Gabon, 1913-1932. Sourcing image : « Le Gabon du pasteur suisse Fernand Grébert, musée d’ethnographie de Genève (mars 2003). Bibliothèque Vert et Plume, 2004

« Je ne suis jamais allé en Afrique [il ira en Côte d’Ivoire 4 mois plus tard]. Je suis un artiste qui a subi l’influence de son environnement new-yorkais. Mais je possède une mémoire culturelle. Je n’ai pas besoin de la chercher, elle existe. Et elle est là-bas, en Afrique. Ca ne veut pas dire que je dois aller y vivre. Notre mémoire culturelle bous suit partout. »
Jean-Michel Basquiat (propos recueillis par Demosthenes Davvetas, publiés par « Libération » en juin 1986 (source :  catalogue de l’exposition JMB au MAM de Paris, aut.-hiver 2010 – bibliothèque Vert et Plume)

une paire de menottes. Que faisait-il avec ça chez lui ? Mystère.

Monsieur Basquiat n’habite plus ici

Jean-Michel Basquiat “Light blue movers”, 1987. Acrylique et pastel gras sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au MAM de Paris, automne-hiver 2010 (bibliothèque Vert et Plume, nov. 2010)

Jean-Michel Basquiat “Light blue movers”, 1987. Acrylique et pastel gras sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au MAM de Paris, automne-hiver 2010 (bibliothèque Vert et Plume, nov. 2010)

L’artiste Dan Asher, un vieil ami de Basquiat, fut ahuri de découvrir,  en passant devant le 57 Great Jones Street quelques jours après le passage des experts de Christie’s,  plusieurs objets familiers de Basquiat gisant dans une benne installée sur la chaussée :
les chaussures de l’artiste, que l’on voit souvent pieds nus mais dont on peut aussi apercevoir sur certaines toiles l’empreinte de ses souliers, à moins que ce ne soient celles d’un visiteur distrait venu l’interviewer dans son atelier.
sa collection de disques de jazz
une lampe originale en bois flotté
son fauteuil de direction Sam Peckinpah’s.
Il rèussit à récupérer entre autres objets le fameux fauteuil qu’il revendit un peu plus tard à un collectionneur. Ainsi la boucle était-elle bouclée.

Sources d’informations

Pour la liste des objets : « Basquiat, a quick killing in art », de Phoebe Hoban (1998, corrigé en 2004)
Pas encore, semble-t-il, disponible en français.
Les autres sources sont mentionnées dans l’article.

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