Culture et colonialisme

Personne n’osait dire comment il était arrivé là

Grégoire Solotareff "Toi grand et moi petit" (1996) éditions L'école des loisirs, Paris. Bibliothèque Vert et Plume, 2010

Grégoire Solotareff "Toi grand et moi petit" (1996) éditions L'école des loisirs, Paris. Bibliothèque Vert et Plume, 2010


« Donnez-moi le fauteuil, car je sais ce qu’on doit faire quand on est dedans », avait coutume de dire le roi.
(Propos tenus par Laurent Gbagbo, président sortant de Côte d’Ivoire, candidat à sa propre succession – cité par « Le Monde » (1er novembre 2010)

Ce type d’argument dispense le roi-candidat-à-sa-propre-succession de défendre un programme auquel les électeurs n’attachent de toute façon pas beaucoup d’importance. La seule chose qui intéresse à la fois le roi et les habitants est la perspective de gagner de l’argent. L’argent, qui se prononce « a-l-r-geant » est crucial pour tous bien qu’il ne soit jamais réparti équitablement. Il est abondant en période électorale puis il disparaît. Personne ne sait exactement où il va, à l’inverse de l’Europe où il se prononce « allocation » et tombe au début de chaque mois comme le ferait un salaire. Mais en Afrique les salaires sont rares et peu élevés, il est indispensable de les compléter avec de « l’a-l-r-geant ».

Il agitait volontiers le spectre du colonialisme

Jean-Michel Basquiat « Sans titre », 1982 (acrylique, pastel gras et peinture à l’aérosol sur bois). Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au MAM de Paris, automne-hiver 2010 (bibliothèque Vert et Plume, nov.2010)

Jean-Michel Basquiat « Sans titre », 1982 (acrylique, pastel gras et peinture à l’aérosol sur bois). Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au MAM de Paris, automne-hiver 2010 (bibliothèque Vert et Plume, nov.2010)

Le principe des élections est une survivance du colonialisme dont le roi est déterminé à extirper les racines. Avant la conquête de l’Afrique par les Blancs on n’avait jamais vu de roi élu par son peuple, c’était tout le contraire : le roi décidait du sort qu’il réservait à ses sujets et ne faisait pas grand-chose pour transformer son royaume.

C’était un manipulateur redoutable

Alain Saint-Ogan « Zig et Puce millionnaires », 1928. Sourcing images : édition Glénat de 1995 (bibliothèque Vert et Plume)

Alain Saint-Ogan « Zig et Puce millionnaires », 1928. Sourcing images : édition Glénat de 1995 (bibliothèque Vert et Plume)

Les Blancs ont abandonné le pouvoir mais continuent à surveiller ce qui se passe à l’intérieur du pays en envoyant sur place des observateurs qui jouent le rôle d’arbitre, bien que leurs compétences soient contestées.
Pour contourner cet obstacle le roi a imaginé de recourir à une Cour suprême qui détient le pouvoir exorbitant de décider de tout en dernier ressort. Chacun se doute, sans pouvoir l’affirmer que les membres de cette Cour sont aux ordres du roi. En fait ils ne le sont pas. Mais ils reçoivent honneurs et argent de la part du roi en échange des bonnes décisions qu’ils prennent. Pour savoir ce qui est bon ou mauvais, il suffit qu’ils demandent conseil au roi. Ce dernier, en effet, ne donne plus d’ordre et exerce à la place son pouvoir de persuasion.

Il appelait à la barre des témoins disparus depuis des lustres

Jacques-Louis David « Sacre de Napoléon Ier en 1804 à Notre-Dame et couronnement de Joséphine », 1806-1807. Seule l’esquisse montre Napoléon se saisissant de sa couronne, l’artiste optant pour une mise en scène plus romantique pour le tableau final. Sourcing image : « National Geographic », fév.1982 (collection

Jacques-Louis David « Sacre de Napoléon Ier en 1804 à Notre-Dame et couronnement de Joséphine », 1806-1807. Seule l’esquisse de gauche montre Napoléon se saisissant de sa couronne, l’artiste ayant choisi une mise en scène plus romantique pour le tableau final (scène centrale ci-dessus à droite). Sourcing image : « National Geographic », fév.1982 (collection Vert et Plume)

L’instauration progressive d’un nouveau régime politique a permis avec l’aide des colonisateurs  d’écarter les anciennes familles royales et de faciliter la prise du pouvoir par les personnes issues de la bourgeoisie née de l’essor du commerce et de l’industrie. Au lieu de passer leur temps à faire la guerre à leurs voisins pour s’emparer de leurs richesses et de prisonniers qu’ils pouvaient vendre comme esclaves, les nouveaux dirigeants mettent à profit le développement économique pour s’enrichir avec la complicité des investisseurs étrangers. Ils le font dans une relative quiétude et dans des proportions que leurs prédécesseurs n’auraient pas pu imaginer.

La nuit il regardait sa couronne briller dans l’obscurité

Jean-Michel Basquiat « Sans titre / Couronne », 1982. Acrylique, encre et papiers collés sur papier. Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au MAM de Paris, automne-hiver 2010 (bibliothèque Vert et Plume, nov.2010)

Jean-Michel Basquiat « Sans titre / Couronne », 1982. Acrylique, encre et papiers collés sur papier. Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au MAM de Paris, automne-hiver 2010 (bibliothèque Vert et Plume, nov.2010)

Le Roi, c’est moi !

L’abondance des richesses est telle que ni le roi ni les membres de sa nombreuse famille n’envisagent sérieusement de céder le pouvoir à d’autres avant que la mort du roi ne survienne.
A ceux qui leur en font le reproche, ils rétorquent qu’ils ne font que suivre les préceptes qu’on leur a enseignés, inspirés d’un passé glorieux qui a vu l’Europe devenir la maîtresse du monde. Pourquoi ne deviendraient-ils pas eux aussi leurs propres maîtres ?

Il ne voyait pas son pays s’enfoncer dans un abysse culturel

Il est toujours aussi étrange pour un Européen de voyager en Afrique et d’observer ce qui s’y passe. Même quand ils s’imaginent proches des gens du pays, les étrangers vivent à l’écart. Dans des quartiers protégés, des maisons ou des hôtels confortables. Leurs enfants vont à l’école dans des établissements autonomes. Ils s’approvisionnent dans des supermarchés qui importent tous leurs produits d’Europe et de Chine.
Impossible de parler à propos des habitants d’une vie en communauté, encore moins d’un sentiment d’appartenance partagée. La quasi-totalité des relations entre les individus reposent sur l’argent.

Stuart Franklin « Hotel Afrique », Dewi Lewis Publishing. La piscine de l’hôtel Sofitel à Abidjan vue depuis une chambre ouvrant sur la lagune (2004). Introduction de Mark Sily (Bibliothèque Vert et Plume, fév.2010)

Stuart Franklin « Hotel Afrique », Dewi Lewis Publishing. La piscine de l’hôtel Sofitel à Abidjan vue depuis une chambre ouvrant sur la lagune (2004). Introduction de Mark Sily (Bibliothèque Vert et Plume, fév.2010)

« The get-rich-quick middle-class shows itself incapable of great ideas or inventiveness. It remembers what it has read in European textbooks and imperceptibly it becomes not even the replica of Europe but its caricature. »
Frantz Fanon “Les Damnés de la Terre”, 1961 (cite par Mark Sealy)

Un demi-siècle après les indépendances, aucun pays au sud du Sahara n’a réussi à réconcilier l’Afrique avec l’Europe et à se doter d’une identité culturelle à la fois originale et porteuse d’avenir.
Dans un tel contexte, les grands hôtels internationaux, qui accueillent le voyageur aisé, continuent de symboliser la permanence d’un colonialisme latent dont personne ne parvient à se dépêtrer, et dont on se demande pour combien de temps encore il continuera de caractériser cette partie du monde ?

Flash info sur les artistes, les auteurs

Jean-Michel Basquiat. Lire Pas vraiment des anges – Dans la chaleur d’un mois d’étéSaint Basquiat
Jacques Louis David. 1748-1825, en exil à Bruxelles
Le célèbre tableau du sacre de Napoléon 1er empereur, présenté ci-dessous dans sa totalité.

Jacques-Louis David « Sacre de Napoléon Ier en 1804 à Notre-Dame et couronnement de Joséphine », 1806-1807. Sourcing image : « National Geographic », fév.1982 (collection Vert et Plume)

Jacques-Louis David « Sacre de Napoléon Ier en 1804 à Notre-Dame et couronnement de Joséphine », 1806-1807. Sourcing image : « National Geographic », fév.1982 (collection Vert et Plume)

Frantz Fanon. En travaux
Stuart Franklin. Photographe anglais de réputation internationale,  né à Londres en 1956. Président de l’agence Magnum entre 2006 et 2009.
Alain Saint-Ogan. 1895-1974. A créé la série « Zig et Puce en 1925 qui paraissait alors dans le « Dimanche Illustré », supplément hebdomadaire qu journal « L’Excelsior ».

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