Cris de guerre

Les images des combats avaient jauni

Pouvait-il encore évoquer le souvenir de ses grands-parents lui racontant les souffrances et les humiliations endurées à cause de l’Allemagne, un pays devenu exemplaire, dont les journaux chantaient les mérites, qui avait un coût horaire de main-d’œuvre très inférieur à celui de la France, exportait des produits manufacturés en grosses quantités, vendant des Mercedes aux chauffeurs de taxi du monde entier ? Les pays européens n’avaient-ils pas, une bonne fois pour toutes, extirpé de leurs sociétés les racines de la guerre ?

Jean-Léon Gérôme « Pollice Verso / Pouce baissé (ou) Malheur aux vaincus », 1872. Sourcing image : catalogue de l’exposition Gérôme au musée d’Orsay, Paris – automne 2010 (bibliothèque Vert et Plume)

UN PEU D’HISTOIRE. Le mirmillon a tête protégée par un énorme casque, armé d’une courte épée et d’un bouclier, attend que la foule lui intime d’un geste de la main (pouce baissé) l’ordre d’achever son adversaire qui tend désespérément un bras vers elle et implore sa miséricorde (opposé au mirmillon, le rétiaire est armé d’un filet et d’un trident).

RÉCIT. Qui se souvenait encore que Paris avait été assiégée et affamée par les Prussiens après la chute de Napoléon III, menacée par l’armée de Guillaume II durant la Grande guerre et vingt ans après finalement occupée par les troupes d’Hitler ? Que la France avait été colonisée et amputée d’une part importante de son territoire, que les pulsions les plus abjectes de ses habitants avaient été encouragées, que les opposants avaient été torturés et exécutés, que les juifs et les étrangers avaient été déportés et assassinés ?
Tout cela s’était passé il y avait déjà plus d’un demi-siècle, tous les témoins ou presque étaient morts. Récemment il avait entendu un dirigeant africain regretter que les moins de 15 ans qui formaient près des 3/4 de la population de son pays vivaient comme si rien ne s’était passé avant eux. C’est ainsi que les pages de l’Histoire se tournent. Était-il devenu à son tour si vieux qu’il pouvait maintenant parler comme ses grands-parents ?

Alex Raymond « Flash Gordon – In the planet Mongo », 1934. Sourcing image : « Flash Gordon », Nostalgia Press (1974). Bibliothèque Vert et Plume, 1982

Sa grand-mère maternelle en particulier qui redoutait les Allemands, les appelait « les Boches ». L’adjectif toujours accolé à ce mot était « sales ». On dit aujourd’hui qu’ils sont pacifiques, écologiques, disciplinés, industrieux et prêts à abandonner l’euro pour revenir au Deutchmark.
Rose (c’était le prénom de sa grand-mère) n’avait jamais réussi à oublier les derniers jours de l’Occupation quand les soldats allemands s’en étaient pris à la population, forçant les gens à abandonner leurs maisons, à s’enfuir avec leurs enfants pour chercher refuge dans les bois. Les Allemands les visaient comme des lapins pour les voir tomber au beau milieu des champs. Dans certaines régions de France ils avaient tué à bout portant les habitants des villages qu’ils traversaient dans leur retraite, hommes, femmes, enfants, adolescents, bébés qui venaient de naître, enfermé les survivants dans les églises avant d’y mettre le feu, braqué des mitrailleuses sur les portes et les fenêtres pour flinguer ceux qui tentaient d’échapper aux flammes.
Rose était si émue lorsqu’elle évoquait les deux guerres qui avaient marqué sa vie qu’elle n’avait pas besoin d’en dire davantage pour qu’il comprenne qu’à ses yeux les Français, pour être heureux, n’avaient absolument pas besoin des Allemands.
Les Français nés après 1980 ne se représentaient pas les choses ainsi. Ils aimaient voyager en Allemagne, visiter Berlin dont on disait qu’elle avait retrouvé son lustre d’avant la guerre, qu’on s’y amusait beaucoup la nuit et que le lendemain, les dernières vapeurs d’alcool dissipées, on pouvait visiter les nombreux musées et les galeries d’art branchées de la ville.

L’idée de libre arbitre était foulée aux pieds

« Bizutage », Ecoke polytechnique de São Paulo (Brésil, 8 fév.2010). Sourcing image : « photo publiée par la « Folha de S.Paulo », reproduite dans « Le Monde Magazine (25 déc.2010). Archives Vert et Plume

« Cette scène est-elle joyeuse ou barbare ? Ce jeune homme fête-t-il son entrée ou a-t-il été humilié ? (…) Les deux hypothèses sont présentes dans cette image. »
(le responsable photo du journal brésilien)

Une aventure survenue durant son enfance lors de son entrée au collège lui avait aussi laissé un souvenir marquant. Cela s’était passé quelques jours seulement après son arrivée dans l’établissement. Il avait remarqué une agitation inhabituelle dans la cour. Les grands avaient décidé de persécuter les nouveaux en leur infligeant des épreuves. Dès qu’ils faisaient un prisonnier, ils l’entraînaient à l’écart et le forçaient à se recroqueviller à l’intérieur d’une petite bouche d’égout dont ils avaient retiré la grille et la replaçaient sur la tête du malheureux comme une épaisse grille de prison. L’un d’entre eux s’asseyait dessus autant pour empêcher le prisonnier de s’échapper que pour étouffer ses cris et le menaçait de lui pisser dessus s’il ne se taisait pas.
Observant de loin la scène, il redoutait le moment où ils s’empareraient de lui. Il hésitait à alerter un surveillant, ne comprenant pas comment on pouvait ignorer ce qui se passait, se disant que les choses DEVAIENT se dérouler ainsi, qu’il s’agissait d’un rituel auquel il n’avait pas le droit de se soustraire sous peine d’être pris pour un lâche.
Quand était venu son tour, il s’était défendu comme un lion et avait réussi à blesser l’un de ses assaillants.
« Petit con ! Tenez-le bien, il m’a fait saigner du nez, » l’avait-il entendu se plaindre.

F. Craenhals "Zone Interdite", 1958 (Les aventures de Pom et Teddy). Sourcing image : "Zone Interdite", éditions Paul Rijperman - Lombard et Magic Strip (1982). Bibliothèque Vert et Plume, ex. nr 736

Rageur, le garçon l’avait  menacé en faisant tomber la grille au-dessus de lui : « Tu ne t’en tireras pas comme ça ! »
« Alors, » était intervenu un autre garçon qui portait un short de gymnastique jaune, il s’en souvenait encore, « on ne veut pas jouer avec ses camarades ? »
Ils formaient une bande, ils avaient l’air de se connaître depuis plusieurs années. Quand après un long moment qui lui avait paru une éternité il avait tenté de soulever la grille, le garçon en short lui avait écrasé les doigts avec sa chaussure de sport à crampons.
Fou de douleur mais se retenant de hurler, il s’était accroupi en serrant sa main blessée. Il avait senti des larmes rouler sur ses joues et les avait essuyées sur sa paume. Il n’avait pas voulu qu’on le vît pleurer.

« Défilé des Jeunesses hitlériennes », Strasbourg (vers 1941). Sourcing image : internet sans indication du nom du photographe ni de date préci

Depuis lors, il avait toujours redouté d’être entraîné malgré lui dans un combat qui ne serait pas le sien. Il n’imaginait rien de pire que de se retrouver du jour au lendemain obligé d’obéir à des ordres avec lesquels il n’aurait pas été d’accord.
Le pire exemple était celui de ces jeunes Alsaciens et Lorrains après la défaite de 1940 contraints de devenir Allemands au lieu de Français et d’embrasser la cause des Nazis, d’apprendre leurs idées à l’école et de les réciter. Il se disait très sérieusement qu’il en aurait été incapable et qu’il aurait dû fuir pour éviter d’être fusillé sans être assuré de réussir.
Il avait toujours été habité par l’idée qu’il pourrait se retrouver un jour dans une situation qui l’obligerait à défendre ses idées au péril de sa vie.

Dynamic « Violente explosion », 1960. Sourcing image : « Panorama du feu - Guerre » de Jochen Gerner, éditions L’Association, 2010 (bibliothèque Vert et Plume, janv.2011)

C’était sans doute pour cette raison qu’il se défiait des discours sur la patrie en danger, l’Occident en péril, la liberté menacée, les droits de l’homme piétinés, la dignité de la femme bafouée, le patrimoine culturel aliéné, pour justifier la guerre. Il ne parvenait pas à croire que des idées justes avaient besoin de s’imposer par la force. La raison des conflits devait nécessairement se trouver ailleurs.

Stephan Balkenhol « Icare », 2006 (sculpture en bronze et fonte. Sourcing image : catalogue de l’exposition Balkenhol au musée de Grenoble (automne-hiver 2010-2011). Bibliothèque Vert et Plume, janv.2011

Quand il avait vu dans le musée de Grenoble l’Icare en bronze de Stephan Balkenhol, couché à plat ventre sur le sol, il avait pensé à ces statues géantes de dirigeants des pays totalitaires renversées par des foules en révolte contre ces hommes qui avaient prétendu faire leur bonheur.
Il s’était dit aussi que cette sculpture pourrait illustrer la vanité des guerres modernes.

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