Coup de foudre aux Tuileries

Par Nicolas Piollet
PORTRAIT
Nico est un passionné de motos et de voitures anciennes. Depuis peu, Il écrit aussi des articles pour The Plumebook Café. Lire son portrait au début de : Gare aux loups !

La neige commençait à fondre

Tuomo Manninen (photographe né en 1962 en Finlande) « Voiture enfouie sous la neige », 2009. Galerie Analix Forever, Genève ‘ Exposition « Cars & Bikes » (mai-juillet 2010)

Tuomo Manninen (photographe né en 1962 en Finlande) « Voiture enfouie sous la neige », 2009. Galerie Analix Forever, Genève ‘ Exposition « Cars & Bikes » (mai-juillet 2010). Source : photo Vert et Plume

A la fin de l’article, l’anti-portrait de l’artiste par Nico. Pour y accéder, cliquer sur : « Lire la suite »

RÉCIT
Les chamois étaient retournés vivre sur les hauteurs. On recommençait à voir des randonneurs pas encore en short qui grimpaient avec leurs skis sur le dos pour skier sur les névés. Je les regardais passer du coin de l’œil tout en continuant de bichonner mes motos. Moi aussi j’allais reprendre mon activité. Dès que la neige aurait entièrement disparu j’allais vendre ou louer de belles montures pour les amateurs de sensations fortes. Si je voulais bouger un peu c’était maintenant, après je serais coincé, pas le choix, je gagne de l’argent en été, l’hiver je me repose.
J’ai dit à ma copine que j’avais envie d’aller à Paris. Le froid nous avait congelé le cerveau, le moment de le remettre en route était venu.

Les usines avaient été abandonnées il y a longtemps

Stephane Duroy « Cercle de famille » (éditions Filigranes, 2004). Image d’une usine désaffectée à Gap où l'artiste était en résidence. Source : bibliothèque Vert et Plume, 2004

Stephane Duroy « Cercle de famille » (éditions Filigranes, 2004). Image d’une usine désaffectée à Gap où l'artiste était en résidence. Source : bibliothèque Vert et Plume, 2004

Nous étions installés dans le train qui avait quitté Annecy en milieu de matinée et roulait tranquillement vers Paris. Nous serpentions le long des rives du lac du Bourget les yeux fixés sur cette étendue d’eau bleue où flottait parfois la barque d’un pêcheur. Le train s’engouffrait dans de petits tunnels en sifflant comme dans les films, nous étions revenus quinze ou vingt ans en arrière. Des gens papotaient au téléphone, d’autres écoutaient de la musique en bouquinant ou ne rien faisant du tout, il y en avait un ou deux qui travaillaient sans lever le nez de leur écran. Après Culoz et son café au lait le train s’est enfoncé dans une vallée étroite où il y avait juste assez de place pour la route nationale, des maisons hautes, un chemin de terre bordé d’arbustes et la voie ferrée. Au détour d’un virage une bande de terre plus large avait permis l’édification d’un gros bourg industriel dont les usines paraissaient abandonnées depuis longtemps. Mais il restait encore assez de vie alentour, quelques maisons neuves, une nouvelle usine, pour donner à penser que l’activité allait reprendre, comme un feu de bois aux braises encore assez chaudes pour enflammer la poignée de brindille et le papier journal roulé comme un gros cigare que l’on approche d’elles en les suppliant intérieurement d’y mettre le feu.

Seule l’enfance est éternelle

Bernard Faucon « Les portes de son enfance », ext. « Eté 2550 » (Actes Sud, 2009). Source : bibliothèque Vert et Plume, 2010

Bernard Faucon « Les portes de son enfance », ext. « Eté 2550 » (Actes Sud, 2009). Source : bibliothèque Vert et Plume, 2010

Un jour les enfants  reviendront…

M’écartant de la fenêtre, j’ai dis à ma copine que je n’aurais jamais supporté de travailler huit heures d’affilée dans un bureau, encore moins c’est sûr dans une usine. Ils me font rire ceux qui regrettent la disparition des usines en France, on voit bien qu’ils ne sont jamais rentrés dans un atelier quand toutes les machines tournent à vous pêter les oreilles. Ceux qui visitent trouvent que c’est intéressant de voir comment on fabrique ci ou ça, c’est vrai c’est tout ce qu’on peut dire à propos des usines et aussi qu’un usine désaffectée c’est génial, le bruit a disparu et l’on voit enfin tout ce qu’il y avait de beau là-dedans. Désormais c’est au tour des Chinois de se péter les oreilles à notre place, avant ils travaillaient comme nous dans les campagnes c’était dur aussi mais il n’y avait pas d’autre bruit que celui que fait la pluie en tombant sur les dalles de la cour, le chant du coq tous les matins, les vaches qui meuglent parce que leurs mamelles sont trop lourdes à porter, le bruit des sabots de Céleste dans le couloir qui sépare la cuisine de l’étable et celui de Charles qui crie parce qu’elle n’avance pas assez vite, que son café n’est pas prêt, que la miche de pain n’est pas sur la table et le beurre pas sorti non plus du garde-manger.

Le monde change

Marcel Dzama, dessin extrait de "Vitamines D" (éditions Phaidon). Artiste canadien né à Winnipeg en 1974. Vit et travaille à New-York depuis 2004. Source : bibliothèque AB

Marcel Dzama, dessin extrait de "Vitamines D, nouvelles perspectives en dessin" (éditions Phaidon, 2005). Artiste canadien né à Winnipeg en 1974. Vit et travaille à New-York depuis 2004. Source : bibliothèque AB

Quand ma copine a aperçu la tête que je faisais en débarquant sur le quai de la gare de Lyon au milieu de tous les voyageurs qui s’étaient soudain métamorphosés en marionnettes pressées de quitter les lieux comme si le bâtiment allait exploser dans les deux prochaines minutes, leur valise à roulettes grinçant derrière eux puis sautant méchamment sur les marches en pierre d’un escalier qui ne roulait pas, elle a bien compris que j’avais besoin de me mettre au vert avant de plonger dans la ville.
« Ferme les yeux et suis-moi », m’a-t-elle dit.
J’adore quand elle prend les choses en main, j’ai vraiment l’impression qu’elle m’aime parce qu’elle veut me sauver d’un danger qui me menace c’est la preuve qu’elle tient à moi. Je lui ai emboîté le pas et nous avons slalomé entre les marionnettes qui marchaient dans tous les sens. On se serait cru sur la Place de l’Etoile avec les valises à roulettes pour remplacer les voitures et les longs sacs de sport équipés de la même manière pour faire les autobus. On est parvenus sans encombre à la station de taxis il n’y avait pas de queue normal lres gens n’ont plus d’argent, on a donné au chauffeur l’adresse d’un immeuble pas très éloigné du Louvre où une amie de ma copine louait un studio dont elle nous avait passé les clés le temps de son voyage aux Etats-Unis. On allait être comme chez nous tranquilles on n’aurait pas besoin d’aller déjeuner tous les jours au restaurant. On s’est posés, pris une douche, on a enfilé des pulls parce qu’il y avait du vent qu’il ne faisait pas chaud. J’ai fourré mon appareil photo dans mon sac à dos j’ai tourné la tête vers ma copine qui faisait pipi elle s’est relevée d’un coup en souriant :
« On y va ? » m’a-t-elle lancé.
J’avais déjà ouvert la porte du studio on n’a même pas attendu que l’ascenseur arrive et on a descendu l’escalier quatre à quatre, surgis sur le trottoir en riant les gens nous regardaient comme s’ils n’avaient jamais vu des provinciaux débarquant à Paris, on ne s’est pas retournés direction la cour carrée du Louvre et le jardin des Tuileries.

Flâner, prendre le temps de regarder

Musée des Arts Décoratifs, côté Jardins des Tuileries. Source : photo Vert et Plume, mai 2010

Musée des Arts Décoratifs, côté Jardins des Tuileries. Photo Vert et Plume, mai 2010

Dédaignant les copies en plâtre blanc des statues de déesses à moitié nues qui peuplent les jardins français on s’arrêtait devant chaque sculpture moderne. Ma copine lisait à haute voix le nom de l’artiste, celui de l’œuvre faisait une remarque je faisais un commentaire et je prenais une photo vérifiant sur mon écran que l’angle de prise de vue était le bon Tout à-coup j’ai remarqué une sculpture qui n’avait rien à voir avec les autres et je me suis approché. Cette fois c’est moi qui ai lu le panonceau piqué dans le sol : « Antony Cragg, 1949. Column (2001). Grès. Don de Mme John N. Rosekrans Jr. En mémoire de M. John N. Rosekrans Jr. Avec le concours de la Centre Pompidou Foundation, 2005. Centre de création industrielle, Centre Pompidou, 2009. »

Allée du Jardin des Tuileries derrière le bâtiment du Jeu de Paume. Au fond : sculpture d'Antony Cragg. Photo Vert et Plume, Jardin des Tuileries (mai 2010)

Allée du Jardin des Tuileries derrière le bâtiment du Jeu de Paume. Au fond : sculpture en grès d'Antony Cragg. Photo Vert et Plume, Jardin des Tuileries (mai 2010)

J’ai relevé la tête : « Tu te rends compte ? C’est l’artiste que les Ducamp nous avaient dit d’aller voir au Château ! A nos amis parisiens on explique que le « Château » est une sorte de forteresse dotée d’une tour carrée qui domine la vieille ville d’Annecy où les édiles municipaux ont décidé d’entasser leurs collections de vieux meubles savoyards et de vieux tableaux de paysages champêtres. Les touristes sont ravis. De temps à autre une exposition d’art contemporain vient secouer la poussière des tapisseries qui habillent les épais murs de pierre. Ma copine n’aime pas que je parle ainsi du Château. Normal, elle fait partie de la secte des historiens d’art . Elle aussi gagne sa vie en commentant des expositions mais elle travaille à Genève. Quand il y a quelque chose à voir à Annecy nos amis Ducamp nous préviennent. Grâce à eux  nous avons découvert Tony Cragg. Pour le coup j’ai moi aussi aimé son installation au Château faite avec des morceaux de matériaux récupérés sur les chantiers et recyclés. Cragg n’hésite pas à les recouvrir d’une couche de peinture si c’est nécessaire.
Lire : Plaidoyer pour un monde meilleur
Je me suis dit que j’allais prendre cette colonne de Cragg en photo pour la montrer à nos amis en rentrant. Ce serait à mon tour de les épater !.

Dis-moi ce que tu vois

Antony Cragg « Colonne », sculpture en grès (2001). Photo Vert et Plume, Jardin des Tuileries (mai 2010)

Tony Cragg « Colonne », sculpture en grès (2001), exposée à Paris au jardin des Tuileries (photo Vert et Plume, mai 2010). A droite: une autre allée du jardin à proximité du manège aux chevaux de bois (photo Vert et Plume, mai 2010)

Ma première photo n’était pas extraordinaire mais c’était exactement ce que j’avais aperçu la première fois. Je me suis rapproché de la sculpture, j’en ai fait le tour plusieurs fois. Ma copine m’a dit « Viens on va voir les enfants jouer avec des voiliers dans le bassin, après on reviendra. » Elle a tenu parole on est revenu j’ai vu la colonne de Cragg sous une autre perspective j’ai repris des photos je me suis laissé prendre au jeu je réussissais à lui donner des proportions étonnantes on peut dire que les arbres autour la transformait ce n’était plus la même elle avait grandi elle ressemblait à une femme à la tour d’un jeu d’échec à une superposition maladroite de gros coussins en pierre selon l’angle sous lequel je la regardais elle se métamorphosait sans cesse. Au départ j’avais songé à un pas de vis à un tire-bouchon à quelque chose de très terre-à-terre et maintenant cette sculpture ressemblait à une œuvre d’art aux dimensions impressionnantes et à l’identité incertaine. Ce devait justement être ça que les gens n’aimaient pas ce pourquoi ils ne s’attardaient jamais devant cette colonne. Ils ne savaient pas ce que c’était exactement. Les gens bien intentionnés veulent savoir s’il s’agit d’un objet d’un animal ou d’une personne, d’un homme ou d’une femme blanc ou noir, riche ou pauvre, patriote ou ennemi de la nation, Européen ou étranger, chrétien ou païen ON VEUT SAVOIR ! Vous n’avez pas le droit d’être à cheval ni le cul entre deux chaises IL FAUT CHOISIR SON CAMP ! COCHER LA CASE !
Mais bon sang peut-être cette sculpture veut-elle nous dire que l’on a épuisé le sens de tous ces mots qu’il faut en inventer des nouveaux si l’on veut continuer à vivre ensemble ?

Antony Cragg « Colonne », sculpture en grès (2001). Photo Vert et Plume, Jardin des Tuileries (mai 2010)

Tony Cragg « Colonne », sculpture en grès (2001). Photo Vert et Plume, Jardin des Tuileries (mai 2010)

Le plus drôle en effet c’est que nous étions les seuls à remarquerla sculpture de Cragg. Il y avait un type en short qui courait autour et freinait brutalement les pieds en avant comme un lapin de dessin animé je me demandais comment il faisait pour ne pas tomber. Je me disais dans ma tête « Tu vas te casser que je prenne ma photo tranquillement ! ». Je le regardais avec des yeux méchants ma copine m’a fait remarqué qu’un coach l’accompagnait c’était lui qui lui ordonnait de jouer les Bugs Bunny.

Antony Cragg « Colonne », sculpture en grès (2001). Photo Vert et Plume, Jardin des Tuileries (mai 2010)

Tony Cragg « Colonne », sculpture en grès (2001). Photo Vert et Plume, Jardin des Tuileries (mai 2010)

J’étais choqué qu’ils puissent utiliser la sculpture de Cragg comme si elle avait été un vulgaire pilier. Pourquoi le coureur ne levait–il pas la patte sur la sculpture pendant qu’il y était ! J’étais remonté, je râlais, je maugréais et je m’étais retrouvé enfin seul avec ma colonne que je continuais à photographier de tous les côtés.
Ma copine s’est inquiétée « Tu crois pas que tu en as assez fait ? »
Je n’ai rien répondu j’ai rangé mon appareil dans mon sac à dos et je me suis éloigné à reculons ne quittant pas la colonne de Cragg des yeux.

Antony Cragg (artiste anglais né en 1949). « Colonne », sculpture en grès (2001). Source : photo Vert et Plume, Jardin des Tuileries (mai 2010)

Tony Cragg « Colonne », sculpture en grès (2001). Photo Vert et Plume, Jardin des Tuileries (mai 2010)

Anti-portrait de l’artiste

Pour le premier soir nous avons dîné dans le studio. Ma copine était allée acheter de quoi manget que je retouchais mes photos sur mon ordi. Quand elle est rentrée je lui ai posé des questions sur Tony Cragg.  Entre temps jétais allé sur internet mais je n’avais pas appris grand chose. Des photos m’avaient permis d’entrevoir un personnage qui ressemblait davantage à un ingénieur qu’à un artiste. Pourtant il devait avoir une âme de poète. Rien dans son style, sa manière de s’habiller surtout faisait penser à un poète. Pas de cheveux longs, encore moins bouclés, pas de belles dents blanches. Il n’était n ijeune ni beau. Pas  romantique du tout comme les princes et les princesses de son pays natal. L’Angleterre. « Tu n’y comprends rien, assieds-toi petit je vais te raconter », m’a dit ma copine.

Tony Cragg, vers 2010. Portrait. Sourcing image : magazine Art Actuel, mars-avril 2011 (archives Vert et Plume). A droite, « Colonne », sculpture en grès (Jardin des Tuileries, 2001). Photo Vert et Plume, mai 2010

Je suis persuadé que le portrait qu’elle a brossé de l’artiste était en grande partie inspiré par ses lectures. Je me demande ce que l’on sait au juste des motivations des artistes. Je soupçonne les commentateurs de leur prêter des intentions qui sont les leurs qu’ils auraient défendues s’ils avaient été eux-mêmes des artistes. Comme ils ne le sont pas, l’artiste devient leur porte-parole et même leur chantre, bon gré mal gré ils mènent ensemble le même combat.

Antony Cragg (artiste anglais né en 1949). « Colonne », sculpture en grès (2001). Photo Vert et Plume, Jardin des Tuileries (mai 2010)

Tony Cragg « Colonne » en majesté. Sculpture en grès (2001). Photo Vert et Plume, Jardin des Tuileries (mai 2010

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