Comme un poisson dans l’art

Mise à jour : 14 11 2011

Une piscine, deux garçons, le sud de la France

David Hockney « Portrait d’un artiste », 1972. Peinture acrylique sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition « David Hockney, espace-paysage » au Centre Pompidou, 2009 (bibliothèque Vert et Plume)

Un jour l’art ne sera plus seulement un produit destiné aux collectionneurs. On pourra par exemple voyager sur une toile peinte comme sur un tapis volant et prendre de la hauteur par rapport à l’actualité.

Plusieurs années se sont écoulées entre l’idée de ce tableau et sa réalisation. 1966 : David Hockney est en possession de deux photographies, l’une d’un nageur dans une piscine californienne, l’autre d’un garçon debout fixant ses pieds. Il voudrait les associer mais ne sait pas comment s’y prendre. Il trouvera les solutions entre 1971 et 1972. Et surtout le sens à donner à la scène, qui lui sera fournie par le départ de son amant. Le jeune et beau Peter Schlesinger qui était son étudiant à l’Université de Californie au début de leur relation, devenu à son tour artiste, désireux de s’affranchir de la tutelle du maître.

Jack Hazan "A bigger splash", film en couleurs 1974). Cette scène du film montre Peter Schlesinger sortant de l'eau. Sourcing image : archives Vert et Plume

Un film documentaire avec  les protagonistes en chair et en os. Démarche créative, initiation sans fard à l’amour physique et portrait sans concession de l’artiste au travail.

1972 : Hockney a entre les mains une autre série de photos d’une piscine appartenant à Tony Richardson, dans le sud de la France. Cette fois le peintre attribue les symboles et distribue les rôles à l’intérieur du tableau qu’il a entrepris de peindre. L’eau de la piscine est un tableau monochrome presque parfait, le nageur tout entier immergé devient le symbole de l’art. Il est dans le tableau. Il vit pour l’art. Le garçon blond qui est debout au bord de la piscine est habillé comme s’il venait prendre congé. Il choisit d’embrasser la vie plutôt que l’art. Conclusion : sauf pour un esthète l’art ne peut pas s’accorder avec la vie. Justement David Hockney n’est pas un esthète mais un artiste. Ce tableau est son portrait. Non dépourvu d’ambiguïté puisque le garçon nageant sous l’eau, allégorie de l’art, est brun comme Schlesinger et celui qui s’en va blond comme l’était Hockney à cet âge.

L’entre soi des musées

« Elèves à l’Art Institute de Chicago » devant le tableau de Toulouse Lautrec « Au cirque Fernando, l’écuyère », 1887-1888. Photo Vert et Plume, mai 2009

Une ambiance de chapelle.  Un rituel. Après la queue pour acheter des croissants, la queue  à l’entrée de l’expo. Les visiteurs agglutinés dans la 1ère salle lisent les explications. Chuchotent, se font des signes. Progressent. L’audiophone à l’oreille. S’inclinent devant le cartel, se reculent, contemplent, se bousculent, s’extasient, papotent.

Le regard sur l’art est façonné par une corporation d’historiennes (riens) d’art, formées (és) dans les mêmes écoles, suivant un enseignement identique, employées (és) à la fois par les musées, les éditeurs et les médias de sorte que leurs opinions et commentaires sont inlassablement répétés, photocopiés, diffusés. Pour la plupart ces personnes sont issues de la bourgeoisie française bien-pensante. Habituées à ne prendre aucun risque, à ne faire aucune vague, à se fondre dans le moule et paraître chic. L’important est de répondre à l’attente des amateurs d’art, cadres, professeurs, étudiants, homosexuels, professions libérales, retraités, tous insérés dans la société française bien-pensante, ayant hérité de références culturelles à peu près semblables.
Les visiteurs des musées sont bien élevés,  dociles. Les révoltés, les poètes sont accrochés sur les murs. Chacun est dans son rôle. Devant un tableau les visiteurs  attendent qu’on leur explique l’importance de l’artiste et de son travail. A la manière des shows télévisés où des animateurs invisibles sur l’écran font signe aux invités d’applaudir au moment opportun. Le pire serait d’appécier un tableau que tous les autres auraient jugé sans intérêt.

L’artiste rattrapé par la vie politique

Félix Nussbaum « Autoportrait de l’artiste »,1940. Allemand, de confession israélite, détenu par les Français au camp de St.Cyprien dans les Pyrénées Orientales en 1940. Huile sur contreplaqué, au dos d’une nature morte peinte la même année. Sourcing image : catalogue de l’exposition Nussbaum au Musée d’art et d’histoire du judaïsme, Paris (automne-hiver 2010-2011). Bibliothèque Vert et Plum

Ce tableau peut être regardé comme une représentation de l’humiliation que notre société continue d’infliger à des milliers d’êtres humains retenus ou incarcérés, au nom de lois et de règlements édictés à leur encontre, auxquels ils refusent de se soumettre.

A propos de Félix Nussbaum : lire La pensée autoritaire

La reproduction de ce tableau sur une affiche géante pourrait aussi être exposée sur la façade de l’Hôtel de Ville de Paris pour protester contre les conditions de détention des condamnés à la réclusion dans les prisons françaises. La même affiche pourrait être accrochée en face du siège de la Commission européenne à Bruxelles et devant le Parlement européen à Strasbourg pour protester contre les conditions de rétention des immigrés sur l’île de Lampedusa.
L’erreur, en regardant le tableau de Nussbaum, serait de penser que les choses qu’il décrit, les évènements auxquels il se réfère appartiennent au passé et  ne nous concernent plus. Mais sans doute ceux qui croient cela ni ne regardent des tableaux ni ne lisent des livres. Les autres, qui tirent des enseignements de l’histoire, sont plus avertis des méandres de l’esprit humain et demeurent en éveil.

Le jeu des différences

Anonyme « Collégiens à la Manchester Gallery », 1937 (Angleterre). Sourcing image : « « L’art peut-il se passer de commentaire(s) ? », colloque au MAC/VAL en mars 2006 (bibliothèque Vert et Plume, oct.2009)

Un jour  la capacité des étudiants à exprimer des émotions et et des idées personnelles devant une œuvre d’art sera un critère de réussite dans toutes les universités et les grandes écoles.

Les tableaux accrochés aux murs de la Manchester Gallery (au-dessus) dataient vraisemblablement de la première moitié du 19è siècle. Ils ne représentaient pas des garçons différents des autres, encore moins un artiste allemand détenu par des gendarmes français dans les Pyrénées Orientales. Mais des paysages de la campagne anglaise.
Les collégiens étaient tous des garçons. Sages, dociles en apparence car ils étaient jeunes. La mixité n’existait pas encore dans les établissements scolaires. Tous portaient un uniforme dont on ne connaît pas la couleur à l’inverse des Américains de Chicago (2è image) dont les vêtements sont très colorés. Les petits Anglais étaient minces tandis que les Américains sont pour la plupart obèses. La seule chose qui n’ait pas changé entre 1937 et 2009 sont les pliants sur lesquels ces enfants, anglais et américains, sont assis.

Théo Mercier, installation, été 2010. De gauche à droite : 1. / « Le Mauvais Œil » (son œil ne se voit pas ici, il est sur le côté gauche). 2. / Le poil de la bête. 3. / Le silencieux. 4. / L’arbre de la connaissance. 5. / Vert colère. Photo Vert et Plume, Palais de Tokyo, juin 2010

En France les enfants n’ont d’autre choix que de s’asseoir par terre.

A propos de Théo Mercier, lire Poupées, trolls et totems
Le manque de préparation est un trait de l’esprit français qui continue d’associer l’art à la vie de bohème et l’éducation artistique à une activité ludique en rupture avec l’école. Et pourquoi pas avec la vie, comme David Hockney a réussi à l’illustrer pour travestir son égocentrisme teinté de narcissisme. Un autre trait de caractère prisé cette fois par les esthètes diplômés d’histoire de l’Art majuscule.

Le tableau que regardent les élèves de l’Art Institute à Chicago

Toulouse Lautrec « Au cirque Fernando, l’écuyère », 1887-1888. Sourcing image : internet

L’artiste tient le fouet, l’art est en selle.

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