Chroniques new-yorkaises [2.]

Les bureaux restaient éclairés mais il n’y avait plus personne

Jacques Lob « New-York Love Story », années 1975-80. Sourcing image : bande dessinée parue dans “L’Echo des Savanes” n°84bis, Spécial New-York (archives Vert et Plume)

« Je crois bien que j’étais déjà amoureux d’elle avant même de la connaître… »
Lob (New-York Love Story, années 1975-80)


Guillaume Ducamp ne savait pas où aller pour écouter de bons musiciens de jazz. Il comprit rapidement qu’il n’était plus branché comme au temps de son adolescence. Ses informations dataient. Les clubs dont il connaissait les noms avaient disparu ou perdu de leur importance. Charlotte et lui se retrouvèrent dans une sorte de bar-restaurant qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à un club de St-Germain-des-Prés.

Siné « Roland Kirk », caricature (vers1978-1980). Sourcing image : archives Vert et Plume

Dès qu’ils eurent avalé leur repas des musiciens dont Guillaume n’avait jamais entendu parler jouèrent des morceaux qu’il trouvait conventionnels. Il n’était pas très fier de lui en rentrant cette nuit-là à l’hôtel.
Avait-il vraiment songé que la ville se laisserait prendre par le premier venu ?

Samo comme une alternative au style petit-bourgeois

Jean-Michel Basquiat « Graffiti », New-York (1978). Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat à La Havane, Cuba (2000). Bibliothèque Vert et Plume

Diego Cortez, un artiste qui deviendrait l’un des premiers supporters du travail de Basquiat, racontait comment il lui avait conseillé, en découvrant qu’il était l’auteur de Samo, de cesser de tapiner et de se consacrer une bonne fois à sa peinture.

Ni Guillaume ni Charlotte ne mirent les pieds au fameux Mudd Club où ils auraient aperçu Jean-Michel Basquiat [lire l’épisode précédent].
Les gens qu’ils connaissaient à New-York n’étaient pas branchés. Des importateurs de produits de grande consommation, tous d’une autre génération. Guillaume n’avait aucun ami américain de son âge qui aurait pu leur servir de guide. Ceux qui fréquentaient le Mudd n’étaient pourtant pas tous des artistes ou des vedettes du show-bizz.

Archibald J. Motley, Jr. « Nightlife », 1943. Huile sur toile, Art Institute of Chicago (Photo Vert et Plume, juin 2009)

Il y avait aussi des hommes d’affaires. Venus goûter à cet univers qui était aux antipodes du leur. Ils n’hésitaient pas à acheter les œuvres d’un artiste underground s’ils apprenaient que plusieurs personnes connues avaient commencé à miser sur lui. L’art allait devenir dans les années 80 un placement apprécié des nouveaux riches qui étaient de plus en plus nombreux à New-York.  Steve Mass, le patron du Mudd Club avait aménagé pour eux une galerie d’exposition au 4è étage.

Une musique qui prétendait ignorer des règles

Basquiat et son orchestre GRAY, vers 1980. De gauche à droite : Vincent Gallo, Wayne Clifford, Nick Taylor et Michael Holman. Sourcing image : « Basquiat, aquick killing in art », Phoebe Hoban (1998-2004). Bibliothèque Vert et Plume, 2010

Certains titres des morceaux ou poèmes de Basquiat deviendraient plus tard ceux de ses tableaux. En vrac : La Dopa / Industrial Mind / Origin of Cotton / Pop eye / Braille teeth / Six months / The rent / Drum mode / Mona Lisa.

Jean-Michel Basquiat, on l’appelait Jean, se produisait régulièrement au Mudd avec Michael Holman, un garçon venu à New-York au sortir d’une école de commerce pour travailler dans une banque. S’était vite aperçu qu’il n’était pas fait pour ça et avait donné sa démission. Il avait rencontré Jean en avril 79. Il racontait comment il s’était trouvé bête face à lui. Jean n’avait d’autre diplôme que son génie artistique, savait ce qu’il faisait et où il voulait aller.
Holman jouait de la batterie. Jean de la clarinette, de la guitare et du synthé. Après il y eut aussi Shanon Dawson à la trompette, Wayne Clifford à la basse, Nick Taylor à la guitare et Vincent Gallo au synthétiseur. Ils ne prétendaient pas être des musiciens. Au contraire, disaient jouer du style « ignorance » à la naïveté contrôlée.

Jean-Michel Basquiat « Anatomy », 1982. 2 dessins assemblés en un seul, extraits d’une série de 18 lithographies. Sourcing images originales : catalogue de l’exposition Basquiat à La Havane, Cuba (2000). Bibliothèque Vert et Plume

Un décor minimaliste. Une affiche de Holman que Jean déchirait à moitié ou recouvrait de graffiti pour faire plus cool. C’était lui qui avait décidé de donner à l’orchestre le nom de « Gray », celui du fameux livre d’anatomie. Il écrivait des textes, des poèmes qu’il lisait en s’allongeant par terre. Il récitait des extraits de Gray à propos du cerveau ou des mains, composait des morceaux sur des airs de jazz, du Nat King Cole par exemple.

Jean attrapait tout de suite le rythme

Jean-Michel Basquiat, sans titre (1979). Encre sur papier. Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat à La Havane, Cuba (2000). Bibliothèque Vert et Plume

Jean avait vécu un temps avec Wayne Clifford qui était installé chez un de ses amis gays. Jean s’amusait à appeler la « suicide hotline ». Il inventait des mots secrets pour désigner les couleurs. Clifford et lui s’encourageaient mutuellement, prétextant des performances artistiques.

Jean était à longueur de journée dans son trip, porté non seulement par l’art mais aussi l’herbe qu’il fumait en permanence et à l’occasion la cocaïne. Un de ses copains disait de lui qu’il avait souvent l’air hébété, abasourdi . Il consommait de la drogue depuis qu’il était gamin, une habitude qui révoltait sa mère et rendait son père furieux contre lui.

Bobby Brossman « Jean-Michel Basquiat, on the set of Glenn O’Brien’s TV party », 1980. Sourcing image : « Bande à part, New-York Underground 60’s 70’s 80’s », éditions du Collectionneur (2005). Bibliothèque Vert et Plume, oct.2005

Pas si drôle que ça de donner naissance à un petit génie, d’autant que personne ne savait au juste comment le « miracle » s’était produit. Jean faisait penser à un certain Arthur (Rimbaud). La même précocité, les mêmes fugues à répétition, les mêmes arrestations par les flics, la même détestation des petits bourgeois, la même détermination, le même manque chronique d’argent, la même absence de scrupules quand il fallait satisfaire un jeune homme plus fortuné qui offrait le gîte et le couvert.

Repères biographiques sur les artistes

Jean-Michel Basquiat. Né à Brooklyn le 22 déc.1960. Mort le 12 août 1988. Père d’origine haïtienne et mère porto-ricaine.

Jean-Michel Basquiat, à gauche à l’âge de 5 ans – à droite, sans titre / Biographie, 1983 – encre sur papier. Sourcing images : catalogue de l’exposition Basquiat à La Havane, Cuba (2000). Bibliothèque Vert et Plume

Jacques Lob. 1932-1990. Scénariste et dessinateur français. Débuts dans les années 50 avec des dessins humoristiques. A travaillé pour L’Echo des Savanes à partir de 1975.
Archibald J. Motley, Jr.  1891-1981. Artiste originaire de Chicago qui s’est attaché à dépeindre les vibrations de la culture afro-américaine.
Siné. Dessinateur et caricaturiste français, pataphysicien. Né à Paris fin 1928. Anarchiste, anticlérical et anticolonialiste, ses dessins entre 1955 et 1965 étaient sulfureux (à l’acide sulfurique pour certains d’entre eux) et invisibles dans la presse traditionnelle. Grand amateur et dessinateur de jazz.

1 commentaire

  1. herbyson william marshall

    j’aime l’artiste c’est mon artiste préféré

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