Chroniques new-yorkaises [1.]

Article augmenté le 26 mai 2011

Jean-Michel Basquiat allait avoir 19 ans

Jean-Michel Basquiat « Anti Product Baseballl Card », 1979, à gauche (acrylique sur carte postale collée sur carton / prototype. A droite : vitrine dans une rue de Downtown, N.York, juin 1982 (photo et montage Vert et Plume)

Octobre 1979. Depuis Toronto il avait pris l’avion avec Charlotte pour New-York. Un vol de nuit. Leur premier voyage américain. Guillaume Ducamp accompagnait Charlotte venue vendre des bijoux qu’un artiste d’origine anglaise,  installé à Genève, avait dessiné.
Quand le pilote annonça la descente sur l’aéroport de New-York, tous les deux collèrent leur nez contre la vitre rayée du hublot. A perte de vue des milliers de lumières disposées dans un ordre géométrique presque parfait.

François Buffard « New-York by night », oct.1979 (collage). Collection Vert et Plume

Comme un poisson dans l’eau

Cela faisait à peine une année que Steve Mass, un jeune américain de l’Iowa avait choisi de s’installer ici pour créer sa propre société d’édition. En définitive, il avait ouvert un club qui devint rapidement célèbre, THE MUDD. A quelques blocs au-dessous de Canal Street.

Nicholas Taylor « Jean-Michel Basquiat au Mudd Club », sept.1979. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Basquiat » au MAM, Paris automne-hiver 2010 (Bibliothèque Vert et Plume)

Un endroit à la mode que ni Guillaume, ni Charlotte, malheureusement, ne connaissaient. Le petit monde de la scène underground new-yorkaise s’y retrouvait. Parmi eux Jean-Michel Basquiat qui était ici comme un poisson dans l’eau. Dans deux mois il allait avoir 19 ans.

A la surface de la ville symbole par excellence

Sud de Central Park, quartier des hôtels et des grands musées. Sourcing image : album photos Vert et Plume « Cahiers new-yorkais, été 1982 »

Le lendemain matin dans le hall de l’hôtel où Charlotte et Guillaume Ducamp étaient descendus. Un gamin traversait à quatre pattes la galerie marchande. Un peu plus loin deux vigiles, qui ressemblaient à des flics, surveillaient du coin de l’œil les prostituées à l’affût de l’autre côté de la porte à tambour. Beaucoup d’hommes d’affaires auxquels Guillaume ne voulait pas ressembler pour le moment. Ils entraient, sortaient, parlaient à voix haute. Le monde était à eux.
Guillaume avait décidé de prendre une journée de congé pour découvrir la ville. Avec Charlotte ils s’étaient levés tôt. Quand ils mirent le nez dehors, virent que le ciel était dégagé, ils décidèrent de prendre le bateau pour Liberty Island.

« Le France », paquebot transatlantique. Sourcing : image écornée, rescapée de l’enfance de Pierre ou Gilles, reproduite dans la biographie des deux artistes. « L’œuvre complet », éditions Taschen (1997). Bibliothèque Vert et Plume

Guillaume voulait jeter sur Manhattan un regard qui ressemblerait à celui des voyageurs qui arrivaient autrefois d’Europe par la mer sur des paquebots de légende où des musiciens noirs jouaient des airs de jazz.

Manhattan « Intérieur d’un taxi » (New-York,1982). Sourcing image : album photos Vert et Plume « Cahiers new-yorkais, été 1982 »

Assise sur la banquette défoncée du taxi Charlotte repérait à leurs vitrines les magasins qu’elle visiterait dans l’après-midi. Guillaume était silecieux. Il s’amusait des sensations qu’il éprouvait à l’intérieur de cette voiture à la suspension fatiguée qui lui donnait l’impression d’être déjà sur l’eau. Le bruit quand le chauffeur accélérait accentuait encore cette sensation. Il songeait au moteur des anciens canots à la coque recouverte d’acajou derrière lesquels il faisait ses débuts à ski nautique.
Dans sa tête il donna le nom de voiture-bateau à tous les véhicules qui ressemblaient à celui-ci. Il écoutait le chuintement des pneus sur l’asphalte, le cliquetis que faisait la carrosserie déglinguée quand ils passaient sur une plaque d’égout ou un trou dans la chaussée qui n’avait pas été rebouché. Il s’amusait des incessants mais brefs coups de klaxon que donnait le chauffeur,  comme cela se pratiquait dans les rues d’Istanbul. Hurlement d’une sirène qui précédait la course folle d’une voiture de police, d’un camion de pompiers ou d’une ambulance. Ces bruits ,qui en France l’auraient dérangé, ici le ravissait.

les copains de Basquiat l’appelaient Jean

Jean-Michel Basquiat, une de ses coupes de cheveux (1979). Entre son style punk au Mohawk blond et l’arrivée des dreadlocks. Sourcing image : livre de Phoebe Hoban (voir à la fin de l’article)

Musique,

Ses copains ne disaient pas Jean-Michel. Jean était suffisant dans un pays uù l’on avait la manie de raccourcir les prénoms.
Il était 10 heures du matin quand ils quittèrent le Mudd. Ils avaient passé la nuit entière dans ce bâtiment d’apparence ordinaire qui réussissait pourtant à bouleverser l’état d’esprit des gens dès quand ils s’y trouvaient enfermés.

Jean-Michel Basquiat, dessin sans titre (1979). Graphite, feutre, stylo bille et papier collé sur papier. Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat à La Havane (Cuba, 2000). Bibliothèque Vert et Plume

Alcool,

Une atmosphère qui dégageait une formidable énergie. Tous ceux qui faisaient ou étaient sur le point de faire les nouvelles tendances de l’art, de la musique, du rock y avaient une fois de pluss passé la nuit à boire, discuter, e marrer, se droguer ou faire l’amour dans les cabines où la ségrégation des sexes n’était pas encore de rigueur.
Le démocrate Jimmy Carter était président des Etats-Unis, Reagan et les conservateurs républicains n’arriveraient au pouvoir qu’en 1982.

Alex Barbier « Lycaons », 1979. Bande dessinée. Sourcing image : extraite de l’album paru aux éditions du Square, 1979. Bibliothèque Vert et Plume (08-1980)

Drogue,

Jean avait toujours de la coke en quantité avec lui. L’essentiel de l’argent qu’il gagnait, en vendant ses dessins et ses peintures ou en tapant les jeunes amateurs d’art avec qui il lui arrivait de passer la nuit, était englouti dans la drogue.
A l’occasion, Jean  aimait raconter à un copain qu’il se prostituait. On imagine l’autre éberlué : « T’es sérieux ! ». Et Jean de pimenter son récit avec quelques détails croustillants. De vrais ados en goguette.
Jean était capable de bien d’autres choses. Comme de voler un bijou dans le métro ou de l’argent à une vieille dame. De cela il évitait de parler. Il n’en était pas fier.

Un garçon à l’affût

Jacques Lob « Mon Univers” », années 1975-80. Sourcing image : bande dessinée parue dans “L’Echo des Savanes” n°84bis, Spécial New-York (archives Vert et Plume)

… et Sexe  sur commande.

Un certain Tony lui avait acheté des pastels. Jean et lui avaient une relation maître-esclave. Jean le promenait en laisse.
Avec le fric, pour changer de la drogue, Jean avait acheté une nouvelle paire de chaussures que ses copains avaient aussitôt remarquées. Les fringues étaient une autre de ses passions. Un moyen de se sentir bien dans sa peau et de ne pas passer inaperçu. Pour un artiste en puissance c’était important.

Sunny side up fried eggs

En quittant le Mudd Jean alla comme d’habitude chez Dave’s pour commander des « fried eggs with saussages and fried potatoes ». Il observait de la table où il était assis Joe le cuisinier affairé derrière le comptoir où étaient les plaques chauffantes.
Quatre ans plus tard, devenu célèbre, Jean représenterait Joe sur un grand format plein d’humour où ses yeux ronds s’accorderaient avec les jaunes d’œufs cuits dans la poêle. Et ressembleraient aussi aux siens quand il avait fumé trop d’herbe.

Jean-Michel Basquiat « Eggs and Eyes », 1983. Acrylic, oil paintstick and paper collage on carton dropcloth. Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au Whitney Museum of American Art (1992-93). Bibliothèque Vert et Plume

Deux œufs miroir, deux !

Drôle de garçon ce Jean. Ceux qui l’approchaient, en prenant garde de ne pas se brûler, disaient de lui qu’il était si singulier et séduisant qu’il deviendrait certainement célèbre un jour.
Ils sentaient qu’il était dangereux mais ne pouvaient s’empêcher d’être frappés par sa créativité incessante. En vérité, Jean explosait tout ce qu’il touchait.

Jean-Michel Basquiat « Bleu, blanc, rouge », 1979. Encre, marker, acrylique et collage sur papier cartonné (28×22 cm). Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat à La Havane (Cuba, 2000). Bibliothèque Vert et Plume

Le bleu, le blanc, le rouge.

Une de ses copines, Alexis Adler, étudiante en histoire de l’art chez qui il habitait alors, racontait comment elle découvrait en se levant les nouvelles peintures dont Jean avait recouvert le plancher d’une pièce pendant la nuit ou transformé l’agencement d’une autre. Quand il restait chez elle au lieu de passer la nuit au Mudd ou ailleurs.
Elle expliquait aussi que Jean récupérait dans la rue de vieux postes de télé, des mallettes qu’il transformait en véritables œuvres d’art. Elle était séduite et ne pouvait s’empêcher d’en mettre de côté de la même manière qu’un père range les dessins inspirés d’un enfant qu’il juge prometteur. Il faisait bon rêver.

Jean-Michel Basquiat « Downtown 81 », scène du film. Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat à La Havane (Cuba), 2000. Bibliothèque Vert et Plume

Trompettes de la renommée.

Source des informations concernant l’adolescence de Basquiat : biographie écrite par Phoeban Hoban « Basquiat, a quick killing in art », 1998 (nouvelle édition corrigée,  2004). Éditons Penguin Books.

Flash infos artistes

Alex Barbier.  Né en 1950 à Saint-Claude (Jura). Etudes d’art. Devient professeur de dessin. Renvoyé pour « attitude subversive.  1974 : premières bande dessinée réalisée à la couleur directe parue dans « Charlie » mensuel. Gébé et Wolinski ont tout de suite voulu le publier tandis que « Métal Hurlant » juge son travail « artistique dans le plus mauvais sens du terme ». Entre 1982 et 1994, Barbier s’adonne à la peinture avant de revenir à la bande dessinée (« Paysage de la nuit » et « Un poulet sans tête ». (Source : Wikipedia)

Alex Barbier « Lycaons », 1979. Sourcing image : bande dessinée parue aux Editions du Square (bibliothèque Vert et Plume, août 1980)

Jean-Michel Basquiat. Lire Chroniques new-yorkaises [2.]
Jacques Lob. Lire le même article

A suivre…

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