Chats et chien d’artiste !

Mise à jour : 16 09 13

Madame Sans-Tête et ses chats sauvages

Yinka Shonibare « Leisure Lady (with ocelots) / Femme oisive (avec ses ocelots) », 2001. Dimensions réelles. Mannequin et ocelots en fibre de verre. Coton wax hollandais imprimé, cuir et verre. Sourcing image : « Yinka Shonibare MBE », édité pour la première fois à Sydney (Australie) en 2009. Bibliothèque Vert et Plume

MADAME Sans-Tête, une grande femme élégante et fortunée, née en Afrique noire (certains voisins parlant d’Abidjan, d’autres de Lagos), partageant désormais sa vie entre Paris et Londres, a pour principal souci de paraître au-dessus des autres.

Ceux qui ont eu la chance d’être invités à l’une des nombreuses réceptions, qu’elle organise dans les jardins entourant sa somptueuse demeure, prétendent qu’elle est la fille d’un roi africain qui a réussi à conserver les privilèges attachés à son titre, et a acquis une fortune considérable en commerçant avec la Chine et le Japon.

POURTANT madame Sans-Tête, qui revêt chaque jour de nouveaux habits inspirés tantôt des femmes de Fragonard, tantôt de celles de l’époque victorienne (c’estt le jour et la nuit), et fréquente les salons huppés, n’avait pas réussi à faire oublier la couleur de sa peau qui faisait dire aux langues de vipère qu’elle paraissait « déguisée ».

AUSSI décida-t-elle de se faire couper la tête tandis que ses mains, à force de traitements, sont depuis plusieurs années aussi pâles que celles d’une aristocrate anglaise.

NE pouvant plus parler (si elle avait choisi de devenir ventriloque, son accent l’aurait de toutes les façons trahie), elle s’exprime depuis lors avec de grands gestes maniérés empruntés aux personnages célèbres dont les peintres des 18è et 19è siècles ont immortalisé les traits et les attitudes sur ces toiles qui sont accrochées pour l’éternité aux murs des vieux châteaux.

DÉSORMAIS, madame Sans-Tête ne détonne plus. Elle est reçue absolument partout. Si elle n’est pas là, la soirée paraît morne aux autres invités.

ELLE a même réussi à se faire élire au Parlement pour défendre la cause des animaux. Un succès qui la fait connaître du grand public et l’a incité à donner une autre dimension à son propre personnage.

LE jour où nous l’avons croisée dans une rue de Mayfair, elle portait une robe de ce style affreusement victorien, découpée dans un coton imprimé provenant d’Abidjan (ou de Lagos (c’était le côté provocateur). Sa taille était serrée dans un méchant corset qui donnait à son postérieur une forme si rebondie qu’on lui eût volontiers administré une fessée des plus « British » si les petits fauves qu’elle tenait en laisse ne nous en avaient dissuadés.

MADAME Sans-Tête « était dans son nouveau rôle. Ses trois chats sauvages nous regardèrent avec un air si assuré que nous comprîmes qu’ils étaient devenus les yeux de leur maîtresse. Ils la prolongeaient. Nous leur fîmes un signe de la tête en guise de salut, auquel ils répondirent en miaulant tous les trois en chœur. Le plus effronté s’étira et nous montra ses griffes. Nous étions prévenus. Madame Sans-Tête devait être prise pour ce qu’elle était : une Anglaise. Tout affront serait un crime de lèse-majesté.

Attention, artiste méchant

Oleg Kulik « The mad dog (or) Last taboo guarded by alone cerber / Le chien fou (ou) Le dernier tabou tenu en laisse par un cerbère solitaire », performance (1994). Réalisée dans les rues de Moscou. Sourcing image : collection du Centre Pompidou (photo Vert et Plume, mai 2012)

Il fallait tout de même avoir un grain pour que l’idée germât dans son esprit  d’artiste de se faire passer pour un chien, ou de « jouer » au chien. D’être tenu en laisse par un complice qui jouait, quant à lui, le rôle du maître de cérémonie sado-maso (short et bottes de cuir). Apparemment rien à voir avec le récit d’Hervé Guibert.  EXTRAIT – « Les chiens » (p.16), éditions de Minuit (1982) : « … il m’a dit : il faut que tu mérites mon sexe, à quatre pattes tu vas tenter de le délivrer de sa gangue, du bout des dents seulement, en tâchant de ne jamais le toucher, de ne jamais le salir du bout de tes lèvres, j’ai approché ma bouche de son slip, je l’ai humé, son odeur génitale m’a soufflé dans les narines comme un musc, une cocaïne, il m’a dit : tu n’es même pas digne de me respirer, c’est une obole que je te fais, pourlèche-toi , et geins un peu pour me montrer ton plaisir de chien… » –  Beurk ! direz-vous, tout comme les Moscovites qui l’ont aperçu pour la première fois à poil et en laisse dans la rue, se précipitant sur les passants pour les mordre, aboyant, se jetant sur les voitures et donnant des coups de patte pour atteindre le conducteur. C’est exactement cette réaction de dégoût que l’artiste veut susciter de notre part, sa façon à lui de nous demander pourquoi nous ne trouvons pas tout aussi ignoble la bêtise et la haine dont les êtres humains  font étalage chaque jour dans leurs rapports mutuels, dès qu’il est question de politique et de religion.

Plus modestement : cette semaine dans un article du Figaro, le journaliste, qui présentait la nouvelle Biennale de Lyon, mettait en garde ses lecteurs contre la bizarrerie de certaines œuvres. Qu’y a-t-il de bizarre à permettre à des artistes venus du monde entier de s’exprimer une fois tous les deux ans en toute liberté ? N’est-il pas bizarre que l’on autorise les marques à confisquer l’espace public pour faire de la publicité le week-end (dans les parcs, sur les plages, dans les rues, mon dieu que c’est drôle) avec musique, annonces et animations, sous prétexte de promouvoir le sport ou la santé, et d’amuser les enfants dont les parents ne savent que faire ? La publicité la plus bête est-elle plus normale que l’art le plus fou ? Vive Oleg !

Flash infos artistes & écrivain

Jean Honoré Fragonard (né à Grasse en 1732, mort à Paris en 1806). Peintre galant à succès avant la Révolution qui le ruina. Devenu à la fin de sa vie un conservateur du musée du Louvre il en fut expulsé par décret impérial l’année avant sa mort.
Lire : Jouir de soi-même

Hervé Guibert. 1955-1991. Journaliste, écrivain et photographe français.

Oleg Kulik. Né en 1961 à Kiev (Russsie). Artiste plasticien. Regarder la vidéo :

http://www.arte.tv/fr/oleg-kulik/2151166,CmC=6881464.html

Yinka Shonibare MBE ( Member of the Order of the British Empire), FGC (Fellow of Goldsmiths College). Né en 1962 à Londres, élevé à Lagos (Nigeria) de 3 à 17 ans. Etudiant à Londres où il vit désormais. Lire : Noir Tumulte

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