Chasse à l’art

Nicolas Piollet, petit voyage à Paris, octobre 2011. 2.-
Lire : Nos étés trop courts

C’était à celui qui les apercevait le premier

Michelangelo Antonioni « Blow-Up », 1966. Inspiré d’une nouvelle de Julio Cortázar. Palme d’Or au festival de Cannes en 1967. Sourcing image : capture d’écran Vert et Plume, août 2011

P comme Photographe

J’habite à la campagne, enfin ce qu’il en reste dans un département comme la Haute-Savoie dont la population s’accroît depuis des années à une vitesse extraordinaire. Pas un côté où l’on tourne le regard qui ne soit parasité par la vue d’une grue dressée dans le ciel où l’air est si souvent pollué qu’il faut sonner l’alerte sur les autoroutes et ouvrir le matin ses fenêtres en se bouchant le nez. Aux heures où les habitants vont travailler puis rentrent chez eux, conduisent leurs enfants à l’école et vont les rechercher, la densité de la circulation automobile permet d’un coup de comprendre que nous sommes devenus très nombreux à essayer de vivre ensemble dans une province dessinée par des Hobbits, pas des visionnaires.

Tout y est petit, étroit, étriqué au cœur d’un paysage magnifique conçu par des dieux poètes. A n’y rien comprendre. Aussi, quand j’arrive à Paris, c’est vraiment un comble pour un garçon comme moi qui vit accroché le reste de l’année au flanc d’une montagne, j’ai l’impression de pouvoir respirer, de prendre mon pied. Dans cette ville capitale d’où la nature, comme le corps d’une femme lapidée, a disparu sous la pierre, le goudron et le béton, j’admire la main de l’homme. Les monuments anciens et surtout les modernes, dans mon pays il n’y en a aucun, les perspectives, l’animation, la rapidité des déplacements, l’agilité des passants, le mélange des populations, le nombre des commerçants. Et comble de l’ironie, j’aime les jardins et les parcs où les gens se promènent, achètent des petites tours Eiffel, fabriquées en Chine, à des vendeurs à la sauvette sénégalais, se prennent en photo n’importe où et n’importe comment en riant, photographient les copies d’anciennes statues qui évoquent celles des chât eaux français, celles que je n’aime pas leur préférant les sculptures modernes, les installations provisoires dressées à l’occasion de la Fiac, dont ma copine a la liste dans un prospectus qu’elle tient à la main où figure aussi un plan de leur implantation. Nous sommes venus à pied dans le jardin des Tuileries. Quand nous en aurons assez, nous irons au Jeu de Paume visiter l’exposition consaxcrée à Diane Arbus. Ma copine qui est historienne d’art m’a avoué quand je lui en ai parlé qu’elle ne connaissait pas cette artiste américaine. Je lui ai rétorqué qu’elle ne serait pas déçue, mais elle m’a interrompu en s’exclamant : « J’en vois une ! » – « Où ? – « Là-bas, tu ne la vois pas ? » – « Oui, ça y est. Tu connais le nom de l’artiste ? » – « Un instant, je vérifie ». J’ai mon appareil photo dans la main. Je le tiens par l’objectif pour le protéger d’un choc accidentel. Dès que j’aperçois quelque chose d’intéressant, je vise et clic ! Façon de parler car mon appareil fait entendre un tout autre bruit, très professionnel selon moi, quand j’appuie sur l’obturateur. J’ai la sensation d’être le Thomas d’Antonioni photographiant un couple qui s’embrasse en cachette dans un parc londonien.

Qui apercevait quoi ?

Vincent Mauger "La somme des hypothèses", 2011. Bois, acier, aluminium. Jardin des Tuileries, FIAC 2011. Sourcing image : photo Vert et Plume

H comme Hypothèse.

Lorsque je découvre la sculpture d’un artiste contemporain, ma première réaction est de me demander à quoi elle ressemble, ou plutôt à quoi elle me fait penser. Je décide cette fois qu’il s’agit d’un soleil, cela peut aussi être confondu avec une fleur de tournesol, manière d’évoquer le jardinage dans un jardin d’agrément, comme une protestation écologique. L’utilisation du bois qui devrait me séduire ne me paraît pas adaptée au jardin des Tuileries. Pour cette raison je resserre mon angle de prise de vue afin d’extraire la sculpture de son environnement. L’idée me vient à l’esprit qu’elle pourrait aussi être inspirée par le dessin de l’insigne de grand maître de la Légion d’Honneur que portaient autrefois les présidents de la République française sur leur habit de cérémonie. J’ignore ce que l’artiste a réellement voulu dire en lui donnant un titre pompeux « La somme des hypothèses ». De quelles hypothèses veut-il nous entretenir ?

Les œuvres d’art, voyons !

Giuseppe Penone "L'arbre des voyelles", 1999. Bronze patiné, arbres. Avec la collaboration de Pascal Crisier, architecte paysagiste. Comande publique de l'Etat (dépôt du Centre National d'Art Contemporain). Sourcing image : photo Vert et Plume, oct. 2011

A comme Arbre.

L’arbre de Penone n’est pas dans le jardin des Tuileries à cause de la Fiac. Il est installé là presque à demeure. Les élèves des écoles sont attroupés devant les racines où ils essaient de deviner le dessin des voyelles auxquelles le nom de cet arbre se réfère. Il suffit de taper son nom sur internet pour découvrir les différentes interprétations à ce sujet. Cet arbre abattu est en réalité la meilleure évocation qui soit de la forêt véritable. Le souffle d’une tempête, la foudre ou un glissement de terrain peuvent être à l’origine de cet accident qui oblige le marcheur à escalader le tronc quand l’arbre est tombé en travers du sentier. Un arbre debout aurait été un spectacle banal que personne n’aurait remarqué. En le couchant au sol l’artiste réussit à transformer notre perception du jardin qui prend soudain des airs sauvages que l’on croyait définitivement gommés de cet endroit. Voilà que tel un démiurge il réussit avec un arbre en bronze à ressusciter la nature dans une ville d’où elle avait disparu. « Preuve, me dit ma copine à qui je montre les photos que je viens de faire, que les images réussissent désormais à se substituer à une réalité qui n’est plus palpable. »

On a le droit de les toucher ?

Mathieu Mercier "Banc pour le jardin des Tuileries", 2011. Métal, grès. Sourcing image : photo Vert et Plume, oct.2011

B comme Banc.

Ma copine m’avait caché que son amie annécienne était aussi venue à Paris à l’occasion de la Fiac. Quand je lui demande où est son mari dont j’avais fait la connaissance à Genève, à l’occasion de la Nuit des Bains, elle me dit qu’il est allé marcher durant deux semaines dans l’Himalaya. « Seul ? » dis-je, étonné. – « Non, il fait de la montagne avec le CAF, mais ça ne me dit rien, je préfère les ballades plus romantiques comme ici dans ce jardin que les touristes ont déserté ». – « Ce doit être l’heure à laquelle les autocars les reconduisent à leur hôtel. Ils ont une heure pour se changer avant de repartir pour Pigalle et demain ils reprendront l’avion pour Pékin. » –  « Alors, comment te sens-tu sur ce banc ? » lui demande ma copine.- « On est bien, mais si tu veux mon avis je préfère les chaises qui sont disséminés ici, elles ont un dossier très incliné vers l’arrière qui permet de s’allonger à demi à l’ombre ou au soleil et de faire la sieste. Tandis que celui-ci t’oblige à te tenir droite, c’est bien pour la pose (c’est le moment où je la photographie),  mais tu n’as pas envie d’y demeurer plus longtemps. » – Je propose d’aller boire en sortant un chocolat chaud derrière le Palais-Royal.

A propos de la Nuit des Bains, lire : Les bras en l’air !

Pas ça !

Guy Goldstein, sans titre (2009). Dessin sur papier. Sourcing image : FIAC 3009 - côté Louvre (photo Vert et Plume)

C comme Courir.

Le plus gros des troupes qui traversent quotidiennementle jardin des Tuileries, qu’il fasse beau, qu’il vente ou qu’il pleuve, empruntent la très large allée centrale pour aller du Louvre à la place de la Concorde ou dans le sens inverse. Ce sont pour la plupart des touristes rassemblés par leur appartenance à un même pays ou une même classe d’âge, entraînés par un guide ou un professeur.  Aucun d’entre eux ne dévie de la ligne droite déterminée par la perspective qui se prolonge jusqu’à la grande Arche de la Défense, de sorte qu’il suffit aux poètes que nous sommes, ma copine et moi, d’emprunter les allées secondaires pour être au calme comme si le jardin nous appartenait. Ce caractère intimiste est renforcé par l’existence de  jardins secondaires, dissimulés aux regards, où poussent des plantes sauvages ou bien se niche une sculpture qui se laisse caresser quand on la touche.
A côté des touristes et des poètes, passent les coureurs. Ceux-là sont d’authentiques Parisiens, une espèce en voie d’extinction. Les loyers, nous dit-on, sont devenus si  élevés et les appartements à vendre telllement chers que les habitants doivent quitter la capitale pour trouver refuge en banlieue où, selon les mêmes informations, ils accepteraient de se loger jusque dans des caves. Les nantis qui ont trouvé un abri intra muros vont courir dans les allées des Tuileries, célibataires ou jeunes couples en short et tee-shirt, les jambes blanches,  slaloment entre les groupes,  franchissent les escaliers d’un bond ou marche après marche pour les plus fatigués, font une halte, esquissent des mouvements de gymnastique avant de rentrer chez eux où ils essaient de dormir jusqu’au lendemain.

Ça oui !

Antoine Dorotte "Una mysteriosa bola / Une boule mystérieuse", 2011. Diamètre, 5 m. Zinc, acier, bois. Sourcing image : photo Vert et Plume, oct.2011

M comme Mystère.

Le nom de cette sculpture était risible. Il n’y avait pas lieu de se demander de quoi il pouvait s’agir. La boule est une forme traditionnelles d’ornement dont le diamètre varie selon les dimensions de son support. Elle joue ici parfaitement ce rôle en modernisant le bassin au point qu’elle le fait paraître vétuste. C’est elle qui devrait désormais servir d’inspiration pour la construction d’un nouveau plan d’eau, de la même manière que les Américains l’ont fait à Chicago à proximité de l’Art Institute qui a lui aussi été agrandi et transformé.
Le vrai mystère n’est pas dans cette boule où l’on ne lira rien d’autre que les lignes de son écorce rappelant celle d’une pomme de pin. Il est davantage dans la crispation des Français autour de leur patrimoine qu’ils ont décidé de congeler une fois pour toutes, mettant un point final à l’histoire des 18 et 19è siècles marquée par un souci constant de progrès et d’adaptation.

Flash infos artistes

Antoine Dorotte. Artiste plasticien français né en 1976.
Guy Goldstein. Pas d’information disponible. Nom de l’artiste relevé sur le cartel de la galerie qui exposait 4 de ses dessins.
Vincent Mauger. Artiste plasticien français, d’origine bretonne,  né en 1976.
Lire : Avant-garde du XXIè siècle
Mathieu Mercier. Artiste plasticien français, né en 1970, installé à Paris.
Giuseppe Penone. Artiste italien d’origine piémontaise, né en 1947. Lire à son sujet : le document publié par le Centre Pompidou à l’occasion de la rétrospective de 2004, qui a été un évènement et une révélation pour ceux qui ne le connaissaient pas encore :
http://www.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-penone/penone.html

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*