Chambres d’hôtel [1/3]

Le Caire, fin d’après-midi

Cloîtré dans une chambre d’hôtel à Héliopolis à proximité immédiate du Caire, comme Neuilly et Paris. Paul est retenu une journée suite à l’annulation de son vol pour Khartoum (la capitale du Soudan). Un autre avion devrait partir cette nuit.
Il attend en lisant la correspondance de Flaubert (1821-1880) durant son voyage en Égypte

Frédéric Pajak « Hôtel Savoy, chambre 219 », vers 2004. Sourcing image : « Mélancolie », texte et illustrations de Pajak (1er chap. « Il y a un enfer »), aux Presses Universitaires de France, 2004 (bibliothèque Vert et Plume 12/04

« En janvier 1967, au festival de la chanson italienne de San Remo, Dalida interprète une chanson de Luigi Tenco (elle était follement amoureuse de ce chanteur italien), « Ciao amore, ciao ». (…) Le jury les élimine le premier soir… Luigi n’assiste pas au dîner de gala. Il rentre seul à l’hôtel Savoy, chambre 219, et se tire une balle de pistolet dans la tempe. »


Frédéric Pajak (extrait du livre cité)

SUITE DU RÉCIT. En définitive, Paul a passé deux jours en Egypte. Contrairement à sa femme qui rêve d’une croisière sur le Nil, Paul n’apprécie guère le pays des pharaons. L’un de ses amis y a été assassiné en 1997 par des fanatiques islamistes alors qu’il visitait le site de Louxor.

Paul éprouve une sorte de répugnance à l’égard de l’ancienne Égypte, dont les méthodes de gouvernement le font frémir chaque fois qu’il lit un texte à ce sujet. Il n’admire pas davantage les pages impériales de la Rome antique, ni celles de l’Allemagne sous botte prussienne, encore moins celles de l’Histoire de France. Les Napoléon lui font horreur.

Les statuettes de scribes et les livres se rapportant à la mythologie égyptienne lui suffisent.

Paul a aperçu les pyramides. Il croyait qu’elles étaient au milieu du désert. Elles ne vont en fait pas tarder à être cernées par la ville qui s’étend jusqu’aux pieds du Sphinx impassible. Voyant cela, il a songé à Las Vegas mais son collègue égyptien l’a rassuré « celles-ci ne sont pas en carton-pâte ». Paul a ri.

À ses yeux, seules les anciennes photographies en noir et blanc du site de Gizèh, prises entre la fin du 19e siècle et le début du 20e, dégagent encore un parfum romantique propre à faire rêver l’Européen qu’il est.

Heureux ceux qui n’ont jamais contemplé ces photographies, ni lu les lettres adressées par Flaubert depuis Le Caire à sa mère ou ses bons amis, car ils seront transportés par l’Égypte moderne ! Ils iront la nuit assister au spectacle son et lumière au pied du Sphinx. Les pyramides promues au statut de Tours Eiffel.

Air Afrique, « voucher pour un repas gratuit », vers 1988-92. La compagnie a fait faillite en 2002. Sourcing image : archives Vert et Plume.

Il a glissé dans son livre un ancien voucher d’Air Afrique qui lui sert de marque-page. Il passe tellement de temps dans les hôtels et les avions qu’il emporte plusieurs livres avec lui. Il range à l’intérieur tous les documents qu’on lui donne et qu’il conserve ainsi en souvenir de ses voyages, comme des images pieuses dans un missel.


SUITE DU RÉCIT. Minuit. Salle d’embarquement de l’aéroport. Le policier égyptien a souhaité bonne chance à Paul en voyant sa carte d’embarquement ! Personne ne sait au juste quand l’avion viendra. Les heures passent. Personne ne manifeste le moindre signe d’impatience. À quoi bon ? Il n’y a aucun représentant de la compagnie soudanaise avec eux.

La salle d’embarquement s’apparente au réfectoire d’un collège ou au dortoir d’an vieil hôpital colonial, Ils sont enfermés, Soudanais vêtus de leur habit traditionnel, Égyptiens, Kényans et lui qui est français. De grands écrans diffusent des images de Tom et Jerry et l’on entend au même moment des chants religieux, venus d’on ne sait où, en langue arabe, comme si un dévot psalmodiait des versets du Coran à haute voix.

Il somnole, sa tête bascule en arrière et cogne une colonne de béton. Le choc le tire de sa léthargie. Il aimerait tant être déjà dans sa chambre d’hôtel à Khartoum. Y aura-t-il quelqu’un pour venir le chercher au milieu de la nuit ? se demande-t-il avant de sombrer à nouveau.

Khartoum, mars 2004

Flash infos artiste et divers

Frédéric Pajak. Né en région parisienne en 1955. Son père était artiste-peintre. Il est journaliste, écrivain, voyageur, dessinateur et éditeur. Nombreux livres illustrés en noir et blanc, dont l’action se situe souvent en Allemagne, en Suisse, en Framche Comté, en Savoie et dans le Piémont.
Air Afrique. Ancienne compagnie aérienne africaine de l’ouest francophone, opérant sur les pays issus de l’ancien empire colonial français. Sa couleur était le vert. Compagnie de légende de l’Afrique de papa, réputée pour la fantaisie de ses horaires, de ses réservations de sièges et de sa gestion financière. Elle fit faillite fin des années 90-début 2000.

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