Chacun sa bulle

Comment l’idée germa

En quittant Paris pour s’installer à Annecy, Guillaume Ducamp (voir PORTRAIT dans la rubrique « Journal ») ne s’attendait pas à une telle différence dans la manière de vivre des habitants qu’il trouvait lourdauds,  incapables de s’intéresser à autre chose qu’aux ballades en montagnei, aux randonnées à ski et au temps qu’il allait faire le lendemain.
Cependant il lui était impossible de persévérer dans une attitude aussi critique à leur égard sans se contraindre à terme au départ pour une autre ville, ce dont il n’avait pas le courage. Il décida de rechercher activement un moyen de les apprivoiser, au moins dans son esprit.

'Talloires et le petit lac". Photo du lac d'Annecy (1912). Sourcing image : livret guide du Syndicat d'initiative de l'arrondissement d'Annecy (archives Vert et Plume, 2009)

'Talloires et le petit lac". Photo du lac d'Annecy (1912). Sourcing image : livret guide du Syndicat d'initiative de l'arrondissement d'Annecy (archives Vert et Plume, 2009)

Depuis un siècle, rien ou presque n’avait changé

L’idée de rapprocher les Savoyards des personnages créés il y avait longtemps par J.R. Tolkien germa lentement jusqu’à ce qu’il décide de reprendre le livre fondateur « Bilbo le Hobbit » et de relire le texte en remplaçant le mot Hobbit par Savoyard. Il s’aperçut que moyennant quelques modifications mineures la substitution fonctionnait à merveille. La manière de vivre des Hobbits, leur type de logement, leur façon de s’habiller, leur goût du confort et de la tranquillité s’accordaient avec ceux des Savoyards. Annecy et les autres villes devenaient des villages de Hobbits. Il y avait aussi les lacs des Hobbits, et un tas d’autres choses du même genre.  En assimilant les Savoyards à ce peuple ancien, défenseur farouche de son indépendance, Guillaume flattait aussi le sentiment patriotique des habitants qui ne manquaient pas une occasion de fêter l’hitoire de leur province. Ainsi avait-il réussi avec les Hobbits à transformer son regard sur les Savoyards. Il trouvait qu’au fond ces derniers n’étaient pas si différents que cela des héros de Tolkien. Depuis peu, Guillaume a entrepris de rédiger une sorte de LEXIQUE VIVANT DES HOBBITS SAVOYARDS dont voici quelques extraits :

Origine des Hobbits : le peuple des Hobbits est celui de Bilbo, le héros du « Seigneur des Anneaux » de J.R. Tolkien, mais d’abord de « Bilbo le Hobbit », le livre fondateur paru en 1937 (bibliothèque Vert et Plume, 1978).

Les villages des Hobbits

Maquette de la ville d'Annecy présentée dans le hall de l'Hôtel de Ville durant l'été 2010. Photographie Vert et Plume, 2010

Maquette de la ville d'Annecy présentée dans le hall de l'Hôtel de Ville durant l'été 2010. Photographie Vert et Plume, 2010

Comment reconnaître un Hobbit : les anciens Hobbits, encore appelés « Hobbits-authentiques » étaient de petite taille et vivaient dans des trous « impliqu[ant] le confort ». « Ils [avaient] une légère tendance à bedonner ». Et surtout, ils n’avaient pas de chaussures, « leurs pieds ayant la plante faite d’un cuir naturel et étant couvert du même poil brun, épais et chaud que celui qui garni[ssait] leur tête et qui [était] frisé ».

Les Hobbits-Savoyards : les Savoyards sont, à l’image des anciens Hobbits, d’un naturel plutôt tranquille. Ils vivent dans des maisons douillettes. Leur poil frisé, surtout chez les Hobbits-de-la-montagne, les protège de la pluie en été et de la neige en hiver.

Village des Hobbits : ses principales caractéristiques sont le silence, surtout en hiver, l’ordre, la propreté, l’industrie et la richesse. Dans la liste des villages de Hobbits que les touristes aiment visiter, Annecy figure en bonne place.

Les visiteurs célèbres

Auguste Marc "La fête vénitienne organisée sur le lac d'Annecy en l'honneur de l'empereur Napoléon III et de l'impératrice Eugénie" (1860). Sourcing image : expostion "Histoire de la fête du lac", mairie d'Annecy, été 2010. Collection du musée de l'agglomération annécienne (Photo Vert et Plume, juill. 2010)

Auguste Marc "La fête vénitienne organisée sur le lac d'Annecy en l'honneur de l'empereur Napoléon III et de l'impératrice Eugénie" (1860). Sourcing image : exposition "Histoire de la fête du lac", mairie d'Annecy, été 2010. Collection du musée de l'agglomération annécienne (Photo Vert et Plume, juill. 2010)

Les visiteurs célèbres. L’une des premières et plus fameuses visiteuses fut l’impératrice Eugénie qui célébra sur le lac avec son époux l’empereur Napoléon III les noces de la France avec l’Empire le 29 août 1860, à l’occasion d’une promenade nocturne sur le lac parcouru par une flottille de barques enguirlandées de lanternes multicolores, tandis que sur les rives et le sommet des montagnes environnantes les habitants avaient allumé des feux de Bengale et que dans le ciel les étoiles scintillaient par milliers.
Depuis lors, le nombre de visiteurs dans tous les villages de Hobbits n’a cessé d’augmenter. Ce ne sont plus des têtes couronnées qui leur préfèrent les villages voisins des Helvètes, mais des familles appartenant aux classes moyennes, venues de France et d’autres contrées plus lointaines.

Les touristes : aussi appelés « les étrangers ». Ils ne sont pas d’origine savoyarde, ni ne descendent de parents installés en Savoie depuis au moins une ou si possible deux générations. Les touristes habitent d’ordinaire dans les grandes villes, où la nature est protégée par de hautes grilles plantées autour de parcs et de jardins publics qui sont fermées la nuit. Les arbres poussent sur les trottoirs. A la base, leur tronc dispose d’un cercle de 1.50 de terre qui reçoit la pluie, la pisse, les crottes de chien et les mégots de cigarette.

Le Pont des Arts "Rythmes et couleurs du monde, tam-tam dans la brousse", fête du lac d'Annecy 1997.  Sourcing image : archives municipales d'Annecy - exposition été 2010 (Photo Vert et Plume)

Le Pont des Arts "Rythmes et couleurs du monde, tam-tam dans la brousse", fête du lac d'Annecy 1997. Sourcing image : archives municipales d'Annecy - exposition été 2010 (Photo Vert et Plume)

Les touristes viennent de tous les pays du monde, mais surtout d’Europe, particulièrement d’Italie et de Grande-Bretagne. Les touristes appellent les Hobbits-Savoyards des « autochtones ».

Les lacs des Hobbits

Karine Laval "Plage de Talloires, lac d'Annecy", 2002. Sourcing image : internet

Karine Laval "Plage de Talloires, lac d'Annecy", 2002. Sourcing image : internet

Les goûts des touristes : avant de venir en Savoie, les touristes n’ont jamais vu de montagne, ni de vaches en liberté, ils n’ont jamais posé le pied sur une bouse. Le principal souci des touristes est de se changer les idées : boire un coup, rigoler un peu, regarder un feu d’artifice et plonger dans l’eau fraîche des lacs.

Les étrangers : visitent les villages de Hobbits, surtout en été, louent des chambres dans les maisons ou des appartements, occupent les campings à la ville ou à la ferme, achètent le célèbre Reblochon dont l’origine remonte à la Nuit des temps. Cette nuit-là la Vierge Marie apparut à un petit Hobbit-berger de la vallée de Thônes qui n’avait pas reçu grand-chose en héritage de son père et marchait en pleurant sur le chemin de la Tournette. Elle lui révéla alors la recette du précieux fromage.

Karine Laval "Plage de Talloires, lac d'Annecy", 2002. Sourcing image : internet

Karine Laval "Plage de Talloires, lac d'Annecy", 2002. Sourcing image : internet

Différentes catégories de Hobbits : leur nombre n’est pas prédéterminé. Il augmente au fur et à mesure que l’on s’intéresse à eux. En rédigeant les premiers articles à leur sujet, nous en avons déjà répertorié

les Hobbits-graffeurs. Comme les chats, ils sortent la nuit pour peindre leur signature sous les ponts des autoroutes et des voies ferrées, ou encore sur les portes des garages et les murs des écoles.

les Hobbits d’origine. Ils descendent des hautes vallées montagneuses. Ils n’apprécient pas beaucoup les étrangers. Ils n’aiment pas davantage qu’il se passe quelque chose de nouveau dans leur village. Ils défendent farouchement leur indépendance et se méfient à ce titre, comme de la peste et des Italiens, des élus et des hommes politiques en général, surtout quand ils représentent l’Etat français.

les Hobbits rapportés. Arrivent en nombre croissant des plaines du vaste royaume de France voisin de la Savoie. Certains repartent peu de temps après sous prétexte que les Hobbits d’origine ne sont pas accueillants. D’autres décident de rester, se marient sur place et fondent une famille où naîtront de futurs Hobbits d’origine. C’est le droit du sol qui s’applique, plus que celui du sang car les Hobbits d’origine ont toujours aimé voyager dans les pays lointains où certains ont fait fortune. Ils savent qu’il ne sert à rien d’être raciste ou xénophobes.

les Hobbits-nostalgiques. Se souviennent encore du vieux village calfeutré à l’intérieur de ses remparts, sous l’ombre protectrice du château.

les Hobbits soldats. Étaient logés autrefois dans le château-forteresse des Ducs de Savoie dont la masse domine encore les vieux quartiers d’Annecy. Il n’en existe plus mais certains de leurs descendants dissimulent encore des armes dans une vieille grange d’apparence abandonnée pour le cas où les communistes gagneraient les élections, ou bien les Italiens tenteraient une nouvelle fois de franchir les Alpes.

les Hobbits grincheux. Disent facilement une chose et son contraire dans la même conversation,

Karine Laval "Plage de Talloires, lac d'Annecy", 2002. Sourcing image : internet

Karine Laval "Plage de Talloires, lac d'Annecy", 2002. Sourcing image : internet

les Hobbits-bergers. Ils regardent les lacs du sommet des montagnes où ils sont perchés une bonne partie de l’année. Certains exercent ce métier depuis plusieurs générations et ne quittent les alpages où ils ont leur chalet qu’ils ne quittent qu’à regret lorsque la neige menace de couper les chemins de ravitaillement indispensables à leur survie. Leur retour dans les vallées a toujours été un évènement que les enfants n’auraient manqué pour rien au monde.

Le lac d'Annecy vu depuis le col de La Forclaz, novembre 2009 (Photo Vert et Plume)

Le lac d'Annecy vu depuis le col de La Forclaz, novembre 2009 (Photo Vert et Plume)

Avec l’avènement du tourisme populaire cette descente des alpages est devenue une fête qui attire des curieux de toutes les régions environnantes. Le passage des bêtes emmenées par les Hobbits-bergers s’est muée en une joyeuse parade à l’américaine qui n’a plus rien à envier à celle de Disneyland.

La vie culturelle des Hobbits

Les Hobbits-Savoyards sont si fiers de leurs villages, de leurs lacs et de leurs montagnes qu’ils ne parlent en général que de ça quand ils se retrouvent entre eux pour boire un verre de vin blanc ou dîner d’une tartiflette, d’une raclette ou pour changer un peu d’une fondue savoyarde. Ils sont intarissables dès qu’on évoque devant eux la couleur des eaux d’un lac de montagne, les ballades à vélo ou à trottinette, la marche à pied et bien-sûr « le bon vieux temps » qui a disparu, mais que des survivants d’un autre âge tentent de se remémorer quand les animateurs vedettes de la chaîne de télévision des Hobbits les pressent de questions, allant parfois jusqu’à leur souffler presque les réponses.

Samuel Rousseau, sans titre ("Bulle " ou "Enfermement") - 2001. Œuvre présentée dans l'exposition consacrée à l'artiste par la Fondation Salomon pour l'art contemporain, Alex (été-automne 2010). Sourcing image : cliché disponible sur internet

Samuel Rousseau, sans titre ("Bulle " ou "Enfermement") - 2001. Œuvre présentée dans l'exposition consacrée à l'artiste par la Fondation Salomon pour l'art contemporain, Alex (été-automne 2010). Sourcing image : cliché disponible sur internet

La plupart des musées des Hobbits célèbrent l’histoire régionale et les grandes figures du passé comme Sainte-Jeanne de Chantal et Saint-François de Sales qui combattirent le protestantisme et furent vaincus par les Genevois, durent se replier à l’abri des remparts du village d’Annecy où ils fondèrent des ordres religieux, écrivirent des traités, avant que la Révolution française ne vienne balayer toutes ces reliques chargées de superstition, puis que l’Empire ne tente d’apaiser les rancœurs avant de sombrer et de permettre à l’issue du Congrès de Vienne une nouvelle victoire des Genevois qui annexèrent plusieurs communes de Hobbits-Savoyards affamés après les avoir appâtés avec des distributions gratuites de vivres au moment de voter, comme les riches ont toujours su le faire avec les pauvres s’agissant d’obtenir leur soutien.

Pour les lecteurs

LEXIQUE

"Savoyard" ou "Savoisien" ? Extrait du Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vivieux (1835, Aimé André libraire à Paris. Sourcing image : fonds de la Taylor Institution à l'université d'Oxford. Document paru dans le magazine "L'Alpe" n+47 (été 2010). Collection Vert et Plume

"Savoyard ou Savoisien ?" - extrait du Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux (1835, Aimé André libraire à Paris). Sourcing image : fonds de la Taylor Institution à l'université d'Oxford. Document paru dans le magazine "L'Alpe" n° 47 (été 2010). Collection Vert et Plume

Flash artistes

Karine Laval. Photographe et cinéaste. Née vers 1970 à Toulouse. Vit et travaille à Brooklyn, N.Y.
Samuel Rousseau. Plasticien (sculptures, installations et vidéos), né en 1971 à Marseille et diplômé de l’école des Beaux-Arts de Grenoble. Des œuvres chargées d’humour et de poésie qui ont séduit le public durant l’été et l’automne 2010 à la Fondation Salomon à Alex, l’un des deux lieux d’exposition d’art contemporain vivant avec la Villa du Parc à Annemasse, dans la région haut-savoyarde.

CARTE DU LAC D’ANNECY

Carte des 9 communes riveraines du lac d'Annecy. Sourcing image : site du département de la Haute-Savoie

Carte des 9 communes riveraines du lac d'Annecy. Sourcing image : site du département de la Haute-Savoie

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