Cet endroit me plaît

Pourquoi disait-il cela en parlant de la cour d’un lycée français qui recevait ce jour-là l’un de ses anciens élèves devenu poète, écrivain célèbre, professeur au Collège de France et académicien, autant d’occupations et d’honneurs d’un autre âge ? Aujourd’hui les gens célèbres sont chanteurs, acteurs de cinéma, joueurs de foot, héritiers d’une grande fortune.

L’idée de transmission

Paul Valéry, au collège de Sète le 13 juillet 1935. Sourcing image : "Le Monde", années 80 (archives Vert et Plume)

Paul Valéry, au collège de Sète le 13 juillet 1935. Sourcing image : "Le Monde", vers 1995 (archives Vert et Plume)

« Si vos yeux s’élèvent du livre ou du cahier, ils se posent sur la mer. Quant à moi, je dois beaucoup à ce regard de mes premières années d’élève de ce collège. »
Paul Valéry, discours du 13 juillet 1935 à Sète.

DÉFINITION. Transmission. n.f. 1°. Fait, manière de transmettre. 2°. Le fait de laisser à ses descendants. 3°. Action de faire connaître. Transmission des connaissances, des idées. (Petit Robert, 1976)

RÉCIT D’IRWING DUCAMP.
MOTEUR ! Annecy, octobre 2010. Venu de Paris avec ma fille passer quelques jours ici. Il fait beau, il n’y a aucun bruit, cela me change de la ville. Mon père dit toujours qu’Annecy est un village de Hobbits, il a raison. Je n’ai pas pu rentrer sur Paris à cause de la grève des transports, alors je me ballade. Ma fille court devant moi sur le trottoir. Quand il y a une bouche d’égout elle s’arrête, puis elle saute à pieds joints par-dessus la plaque et me regarde, fière de son exploit. Je la félicite. Lui dit de me donner la main, nous sommes arrivés à proximité du lac, il faut traverser l’avenue d’Albigny. Personne, la police a interdit l’accès au centre-ville réservé au défilé des manifestants contre le projet de réforme des retraites. Des affiches recouvertes de slogans sont accrochées aux grilles de la Préfecture. Nous nous dirigeons vers le manège qui est au bord du canal du Vassé. Des adolescents sont assis en couple sur l’herbe. Ma fille les observe et me demande pourquoi ils s’embrassent sur la bouche. Deux jeunes femmes arabes en robe longue et foulard sur la tête passent au bord du lac chacune avec une poussette. Un jogger qui pourrait avoir l’âge de mon père nous croise. Des gamines jouent au ballon. Les clameurs de la foule des protestataires parviennent bientôt à nos oreilles.

Norbert Bisky "Maudit", 2010. Galerie Charlotte Moser, quartier des Bains - Genève. Photo Vert et Plume, mai 2010

Norbert Bisky "Maudit", 2010. Galerie Charlotte Moser, quartier des Bains - Genève. Photo Vert et Plume, mai 2010

« Tout système social est plus ou moins contre nature, et la nature, à chaque instant, travaille à reprendre ses droits. Chaque être vivant, chaque individu, chaque tendance s’efforce de rompre ou de désagréger le puissant appareil d’abstraction, le réseau de lois et de rites, l’édifice de conventions et de consentements qui définit une société organisée. »
Paul Valéry « Regards sur le monde actuel », 1931.

Comme nous approchons du manège la clameur enfle au point que ma fille se bouche les oreilles en guettant ma réaction. Des gens agitent des cloches de vaches comme font les Suisses pour encourager les coureurs, des jeunes hurlent, c’est à celui qui fera le plus de bruit. Je pense aux mots de Paul Valéry que j’ai lus le matin même : « Se taire, quelle leçon ! », à propos du piquet de jadis, cette punition salvatrice infligée aux élèves dissipés.  Un vieil article du Monde consacré à l’attachement de l’écrivain pour Sète, sa ville natale. Découvert dans la bibliothèque de mon père. J’aimerais me procurer un exemplaire de ce fameux discours qu’il fit au lycée de Sète (qui était alors un collège) à l’occasion de la remise des prix le samedi 13 juillet 1935. Paul Valéry évoquait dans ce discours le jour de sa propre entrée dans l’établissement en octobre 1878, « la main dans la main de mon père ». Il rentrait en neuvième. J’imagine l’émotion qui devait être contenue dans ce discours, semblable à celle que j’ai éprouvée en lisant les rares et si précieux extraits cités dans l’article et en observant sur la photo le regard que Valéry, adulte,  jette à son tour, en traversant la foule des personnes présentes ce jour-là dans la cour pour le recevoir, sur ces garçons rassemblés à sa gauche, comme le salut attendri et complice d’un père à ses enfants.

Le don de vivre a passé dans les fleurs !

Paul Valéry, cabinet de travail, vers 1930 (archives Vert et Plume)

Paul Valéry, cabinet de travail, vers 1930 (archives Vert et Plume)

Dans son discours de 1935 à Sète, Paul Valéry s’inquiétait de la multiplication des moyens matériels, d’énorme puissance,
« sans égard à la nature vivante, à sa lenteur d’adaptation, à ses limites originelles. »

Ce jour-là Paul Valéry dira ce qu’il aura l’occasion de répéter durant l’Occupation lors d’une conférence dans un cinéma de Sète en mai 1942 (la salle était pleine, de nombreux étudiants étaient venus de Montpellier pour l’écouter) : « Un peu de savoir et beaucoup d’esprit, beaucoup d’activité de l’esprit, voilà l’essentiel. »
Après plusieurs tours de manège, comme il commençait à faire froid, nous sommes rentrés chez mon père qui n’avait pas pu nous accompagner à cause des travaux d’agrandissement de sa maison qu’il supervisait. Ma fille était joyeuse, j’en ai profité pour passer avec elle dans les deux grandes librairies d’Annecy pour acheter un livre de Paul Valéry. Chez Decitre, il n’y en avait aucun ni en poche ni dans la collection de La Pléiade. Seulement une correspondance entre lui et Gide. Rien non plus à la Fnac sauf en Pléiade. Trop cher, trop volumineux. Finalement j’ai mis la main sur un ouvrage de vulgarisation intitulé « Souvenirs et réflexions ». Je me suis demandé comment faisaient les étudiants à Annecy avec des librairies aussi pauvres ?
Dans ce livre que j’ai acheté, que je lis en rentrant tandis que ma fille dessine avec de gros feutres de couleur sur la première page du Monde de la veille, je souligne au crayon cette question de Paul Valéry: « Peut-on obtenir de l’exercice de la littérature, à la fois un avancement de soi-même [l’auteur], un contrôle de ses facultés intellectuelles, excitées par le travail d’écrire, et d’autre part, une modification légitime, puissante et féconde des esprits , ou, du moins d’une certaine catégorie d’esprits ? »

Envolez-vous, pages éblouies !

Paul Valéry "Regards sur le monde actuel", 1931. Edition de poche, 1965 (bibliothèque Vert et Plume)

Paul Valéry "Regards sur le monde actuel", 1931. Edition de poche, 1965 (bibliothèque Vert et Plume)

« La reconnaissance totale du champ de la vie humaine étant accomplie, il arrive qu’à cette période de prospection succède un période de relation. »
Paul Valéry, introduction à « Regards sur le monde actuel ».

Mon père est typiquement l’homme qui appartient à cette catégorie d’esprits dont parle Valéry. Dans sa bibliothèque, j’ai trouvé cet exemplaire en édition de poche de « Regards sur le monde actuel » qu’il devait lire quand il étudiait les sciences politiques. Il est de la génération née après la guerre, qui cherche encore à comprendre comment l’Europe avait-elle pu en arriver au désastre politique et moral que fut la seconde guerre mondiale imposée par l’Allemagne nazie au reste du monde, et veut conserver l’esprit libre en s’appuyant sur une culture aussi large que possible.
Il n’est pas certain que la littérature, dans sa forme classique,  survive au bouleversement des modes de communication, au rétrécissement du langage, à la remise en cause des règles de l’écriture, à la multiplication des images et des signes. Je ne parle jamais de cela avec mon père. Ma mère, plus pragmatique mais cruelle, se demande pourquoi il continue d’acheter des livres dont personne, dit-elle, ne voudra après lui. Il fait alors semblant de ne pas l’avoir entendue. En réalité, je crois qu’il compte sur moi et sur ses petits-enfants.

A propos des artistes

PAUL VALÉRY
Paul Valéry est né à Sète le 30 octobre 1871. Mort à Paris le 20 juillet 1945.
Son père était Corse, d’une famille de marins, employé administratif des douanes. Sa mère était d’origine italienne (son père avait été consul d’Italie à Sète).

« J’aimerais que la cérémonie eût lieu dans la journée, vers 16 heures par exemple (…). D’autre part, je désirerais être informé de la tenue dans laquelle il est convenable de paraître à cette solennité. »
Extrait de la lettre de Paul Valéry au maire de Sète et au rectorat de Montpellier qui l’ont invité (juillet 1935)
.

Paul Valéry fut élève au collège de Sète de la neuvième à la quatrième. Ses parents quittèrent la ville en 1884 pour s’installer à Montpellier.
Poète et écrivain, il fut aussi sportif (natation) et passionné de peinture (aquarelles).

NORBERT BISKY
Peintre allemand né en 1970. Vit et travaille à Berlin.
Plusieurs reproductions des tableaux, présentés à la galerie Charlotte Mauser lors de la Nuit des Bains de juin 2010 à Genève, sont visibles dans les articles du blog (aller dans Recherche)

3 commentaires

  1. Fabien

    deux valéryennes raretés trouvées sur le net :

    Valéry au Trocadéro :

    et un extrait de mise en scène de « Narcisse » :

  2. Béatrice Alice

    Bonjour,

    Mon compagnon adore Paul Valéry et vous possédez dans vos archives cette très belle photo « Paul Valéry, cabinet de travail, vers 1930 » dont j’aimerais faire un agrandissement. Pourriez-vous m’éclairer quant à la façon de l’obtenir en haute résolution… à qui et comment rémunérer cet envoi si cela est possible.
    Merci. Cordialement.

  3. Plumebook Café

    Merci de vous intéresser au contenu de The Plumebook Café, le blog de Vert et Plume.
    En réponse à votre question, je regrette de ne pouvoir vous donner satisfaction. En effet, lorsque je ne mentionne pas l’origine exacte d’une image, avec la référence de l’ouvrage d’où je l’ai tirée,mais que j’indique seulement « archives Vert et Plume », cela signifie pour moi qu’il s’agit d’une ancienne image dont je possède la reproduction glissée par exemple dans un livre sans que je puisse retrouver le nom du magazine où je l’avais découpée.
    Ceci dit, vous pouvez copier l’image du blog sur une clé et la porter dans un magasin qui la développera en format 13 x 18 par exemple pour un prix compris entre 2 et 2.50 €. Il vous suffira ensuite de l’encadrer si vous souhaitez l’offrir.
    Les images du blog, sauf peut-être dans les tout premiers articles ont été reprises en informatique avant d’être publiées, ce qui n’est pas courant, et de ce fait leur qualité est bonne.
    Par contre, nous ne pouvons pas accorder de droit d’utilisation commerciale d’une image que nous n’avons pas créée, ce qui est ici le cas. Nous publions ce genre d’image avec l’accord tacite ou écrit de leurs propriétaires parce que nous ne tirons pas de profit de leur utilisation, sommes indépendants et respectueux d’une déontologie éditoriale. Seules les images marquées « photo Vert et Plume » nous appartiennent et ne peuvent être utilisées commercialement qu’avec notre accord.

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