Bonjour, monsieur Ramette

Mise à jour : 27 04 2012

« Il suffit de passer le pont,
C’est tout de suite l’aventure !… »

Georges Brassens (Sète, 1921-1981)

A peine ai-je pris place à côté de Marion, qui m’a demandé de venir avec elle dans le midi, que je suis bien. Je me sens pousser à nouveau des ailes. Je vais réapprendre à voler.

– Vous m’avez reconnu ?

Philippe Ramette « Portrait tragi-comique », 2011. Sculpture de cire. Sourcing image : vue de l’exposition du Centre d’art contemporain de Sète, automne 2011 (photo Vert et Plume, sept.2011)

L’artiste était en cavale. Supposé voyager incognito.

J’avais besoin de partir, quitter le nid de cette petite ville de retraités fortunés où j’étouffe. Retenu par cette librairie dont j’ai hérité il y a dix ans maintenant. Je suis le dernier libraire. Je ne sais pas comment je me débrouille, je réussis encore à vendre des livres. Depuis que je suis gosse je les aime, les caresse, les renifle, les lit, les reprend, les annote, les couvre pour les protéger de la poussière, les range par époque et par ordre alphabétique. Les clients me disent que je suis passionné. Ils apprécient l’atmosphère à la fois amicale et feutrée que j’ai créée. Il faut dire qu’ils appartiennent à une autre époque puisqu’ils ont pour la plupart dépassé la cinquantaine.

– Oui. On sait, c’est dur

Philippe Ramette « Portrait tragi-comique », 2011. Sculpture de cire. Sourcing image : vue de l’exposition du Centre d’art contemporain de Sète, automne 2011 (photo Vert et Plume, sept.2011)

Merveilleux de rouler, ne penser à rien, c’est è dire à n’importe quoi. Je fais basculer en arrière le dossier de mon siège. Allonge mes jambes sous le tableau de bord. Je soupire d’aise. Demande à Marion si je peux mettre de la musique. Elle fait oui de la tête. Surtout ne pas la déranger quand elle conduit. Besoin de se concentrer, glisser le ticket du péage au bon endroit pour le retrouver au moment de payer. Prendre les lunettes de soleil dans la boîte à gants. Un coup d’œil dans le rétroviseur pour dépasser un camion immatriculé en Italie, un autre en Hollande, le troisième en Espagne. Cette fois, nous sommes dans la bonne direction. Plein sud !

Le chemin de l’errance poétique

Philippe Ramette « Sculpture », 2011. Sourcing image : vue de l’exposition du Centre d’art contemporain de Sète, automne 2011 (photo Vert et Plume, sept.2011)

On descend jusqu’à Sète. On reviendra par l’intérieur des terres. Arles, St Rémy de Provence, la montagnette et la forêt de Barbentane, Avignon. Douze jours de ciel bleu. Soleil, taureaux dans les champs à la place des vaches, moulin d’Alphonse Daudet,vieux messieurs rassemblés sur les places pour jouer à la pétanque, touristes anglais et américains aux terrasses des cafés, retraités dans les hôtels et les musées avec les enfants des écoles derrière leurs professeurs.

Les vacances sont terminées. On sera tranquilles. Entendre parler n’importe quelle langue plutôt que le français pour ne pas comprendre les gens puisque la plupart du temps ils parlent pour ne rien dire [Lire Jean Tardieu].

J.-G. Goulinat « La rampe de la Bourse », Sète (vers 1929). Peinture. Sourcing image : « L’Illustration », 11 mai 1929 (collection Vert et Plume)

Marion ne veut pas s’arrêter pour manger. J’ai préparé des sandwiches qu’on dévore dans la voiture et des bouteilles de Coca qu’on boit au goulot. Je voudrais ressembler à Marion, libre comme l’air. Je ne me souviens pas l’avoir vue une seule fois avec son mari dont elle s’est à présent séparée. Il lui paie une pension, en échange de quoi il a conservé la maison.

L’unique centre d’intérêt de Marion ce sont les voyages. Généralement elle part seule. Quand elle choisit de faire un « voyage culturel », c’est son expression, elle me fait signe. J’ai carte blanche pour l’itinéraire et l’emploi du temps.

J.-G. Goulinat « La montagne de Sète et le quai de Bosc », Sète (vers 1929). Peinture. Sourcing image : « L’Illustration », 11 mai 1929 (collection Vert et Plume)

A Sète, où nous allons tous les deux pour la première fois, j’ai prévu de visiter l’expo Juan Gris au musée Paul Valéry, celle de Philippe Ramette au Centre régional d’art contemporain et nous irons voir plusieurs artistes d’art brut exposés au musée des Arts Modestes. Marion n’en est pas revenue du nombre d’expos qu’il y a. Moi non plus. Un héritage des municipalités de gauche qui se sont succédées dans cette ville dont la population ouvrière était très importante. A l’inverse du village de luxe où nous habitons, qui a toujours été dirigée par la droite. Si je réussis à vendre ma librairie à quelqu’un qui la maintiendra en activité, je m’établirai définitivement dans le midi, là où je regrette de ne pas être né. J’aurai une autre vie.

Philippe Ramette « L’ombre de celui que j’étais / Shadow of my former self », 2007. Installation lumineuse, technique mixte. Sourcing image : vue de l’exposition du Centre d’art contemporain de Sète, automne 2011 (photo Vert et Plume, sept.2011)

Costume, chemise, cravate et chaussures noires qui symbolisaient le Ramette des mises en scènes photographiques, gisent au sol comme dans un vestiaire après le match.

Lorsque je m’amuse à endosser les habits d’un personnage imaginaire, il habite un mas en Provence, à proximité d’un village. Comme Barbentane. Pas trop loin d’une ville d’où il prend régulièrement le train pour Paris et y retrouve ses amis artistes ou écrivains.

Marion conduit vite. Au-dessus de la limite de vitesse. J’ignore comment elle fait pour ne pas être flashée. Je suis comme elle. Je détesterais rouler lentement. Ce n’est pas désagréable d’être en infraction. Le genre de réflexion qui agace les vieux. Ils ont la bouche pleine de leçons de morale qu’ils vous vous postillonne au visage.

Philippe Ramette « Éloge de la clandestinité (Hommage à la Résistance) ». Photo couleur. Sourcing image : exposition au Centre d’art contemporain de Sète, automne 2011 (photo Vert et Plume, sept.2011)

L’artiste est affublé de moustaches et de lunettes dorées. Personnage d’un film de Louis Malle ou d’un roman de Patrick Modiano.

Voir défiler sur ma droite les carrosseries des camions dont je lis les inscriptions écrites en grosses lettres dans toutes les langues européennes. Sentir le déplacement d’air qui fait trembler notre véhicule, comme deux trains qui se croisent. Nous sommes des milliers d’inconnus sur cette autoroute, voyageant dans un anonymat total. Quand on s’arrête dans une station-service, on croise des gens de tous les pays. Une ambiance d’aéroport : ceux qui font la queue pour les toilettes, ceux qui achètent des nougats ou boivent un café en regardant par la fenêtre les capots des voitures alignées sous leur nez.

« Départ pour Sète, s’il vous plaît. Plein de carburant terminé ! », la voix de Marion derrière moi qui me tire de ma rêverie.

Philippe Ramette « L’ombre de celui que j’étais / Shadow of my former self », 2007. Installation lumineuse, technique mixte. Sourcing image : vue de l’exposition du Centre d’art contemporain de Sète, automne 2011 (photo Vert et Plume, sept.2011)

L’homme s’est débarrassé de son déguisement. Lassé de jouer le rôle que la société lui a reconnu. Désormais le roi est nu. Livré à lui-même.

S’il était possible de changer de peau, je choisirais le marron ou le noir. Un beau noir foncé. On ne verrait plus mes défauts. J’aurais de grosses lèvres pour mieux embrasser et marcherais dans les rues avec une nonchalance calculée.

J’aurais de grosses fesses chaloupées. Quand je sortirais après dîner avec Marion, j’irais danser. Marion me dirait que j’ai le rythme dans la peau. Je parlerais le bambara comme ma mère et le zoulou comme mon père. Marion ne me croirait pas. Je lui expliquerais qu’ils s’étaient connus à New-York où ils s’étaient exilés, que chacun d’eux avait tenu à ce que j’apprenne sa langue maternelle.

Sète, le centre-ville : les bateaux amarrés aux quais du Canal royal. Sourcing image : photo Vert et Plume, sept.2011

Nous y sommes ! Sète, à cause de Paul Valéry, de Georges Brassens, de Philippe Ramette et de Juan Gris. Des anciens quais et de la mer. Quelle chance ont les habitants qui possèdent une fenêtre sur la mer et par delà les pays où vivent les autres, ceux qui ne sont pas pareils. Ceux auxquels j’aurais voulu ressembler.

Sète, le centre-ville : vue d'ensemble du canal. Sourcing image : photo Vert et Plume, sept.2011

Ce qui reste de la ville ne me déçoit pas. Une ville où les fantômes du passé continuent de vivre. Une architecture qui me fait penser à Djibouti. Impression difficile à faire partager tant les personnes qui ont voyagé autour de la Corne de l’Afrique sont rares.

Il flotte à Sète un parfum de IIIè République. Les vieilles maisons bourgeoises avec les entrepôts au rez-de-chaussée, leurs  balcons aux balustres ouvragées. Les cafés où les hommes jouent aux dés, les places ombragées, les halles couleur de poussière. Les Algériens, les bédouins, les bateaux et le lointain.

Sète, port de commerce du vin avec les pays de l’empire.

Quand Marion me demande comment je trouve la ville, je lui expliquerai que mon regard est sous influence. C’est un problème avec les libraires. A l’image de la réalité, leur cerveau mêle celle des livres sur lesquels ils ont voyagé. Les tableaux des anciens peintres, les figures des hommes illustres qui n’ont pas disparu contrairement à ce que certains prétendent.

Flash infos artistes

Philippe Ramette « Marionnette ». Installation, 2011. Sourcing image : exposition au Centre d’art contemporain de Sète, automne 2011 (photo Vert et Plume, sept.2011)

C’est l’artiste qui tire les ficelles

J.-G. Goulinat ; Peintre français. A publié « La technique des peintres », éditions Payot (1922), un ouvrage couronné par l’Académie des Beaux-Arts, encore disponible aujourd’hui dans 14 bibliothèques à travers le monde. [pas de biographie disponible].

Philippe Ramette. Artiste français né en 1961 à Auxerre. Vit et travaille à Paris. Célèbre dans le monde pour ses photographies couleur dans lesquelles il se met en scène (toujours vêtu d’un costume noir, d’une chemise blanche et d’une cravatte) dans des situations d’inspiration surréaliste où il semble défier les lois de la pesanteur). A exposé en 2008 au MAMCO, rue des Grenadiers à Genève.

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