Béton, goudron, pognon

par François Valménié

« Que cela semble absurde ! Mais tout semble absurde, et c’est encore rêver qui l’est le moins. »
Fernando Pessoa (1888-1935), « Le livre de l’intranquillité », Vol.II [7].
Écrit entre 1913 et 1935, œuvre posthume parue en 1982 (bibliothèque Vert et Plume, éd. Bourgois – 1992).

Un village de luxe

Le « très beau village de luxe », comme écrivait Valéry Larbaud (*) en parlant de la petite ville de A., s’est depuis une dizaine d’années engagé dans une profonde transformation du paysage urbain. Les villas construites sur les bords du lac au début du 20è siècle ont été détruites dans les années 60 pour laisser la place à des jardins publics. C’est au tour des quartiers de pavillons de céder la leur à des immeubles sans expression que leurs promoteurs baptisent de noms pompeux, produits de « la vulgarité riche », pour reprendre encore des mots de Larbaud.

(*) « D’Annecy à Corfou », journal (1931-1932), éd. Claire Paulhan & éd. Du Limon (1998 (bibliothèque Vert et Plume, 2011)

Wolff « L’aménagement du territoire » (dessin, années 60-70). Sourcing image : page de magazine français, archives Vert et Plume

2012. Quatre-vingt ans ont passé depuis le séjour de Valéry Larbaud à A. Sans doute reconnaîtrait-il la ville, dirait naturellement qu’elle a changé. Chercherait le théâtre et le casino qu’il ne trouverait pas aux mêmes endroits. Pourrait encore déjeuner sur un bateau qui ne serait plus à vapeur mais ferait le même tour du lac. Entendrait parler anglais, américain, italien et français avec l’accent genevois. Emprunterait un taxi au lieu d’une voiture à cheval pour se rendre à Annecy-le-Vieux et serait abasourdi en voyant le nombre d’immeubles qui y sont été construits.

Dans ma boîte aux lettres, vers midi : un colis d’Amazon, un avis de recouvrement du fisc et un exemplaire du bulletin municipal dans lequel le maire de A. s’excuse du bruit des chantiers dont il dit qu’ils témoignent de la vitalité de sa ville.

Il prétend que les travaux sont entrepris pour « répondre aux nouveaux besoins des habitants ». Qu’est-ce qu’il sait de nos besoins ? Il ne nous connaît pas. Un maire se fait élire sur un programme minimum et conserve le pouvoir pendant 6 ans, une année de plus que le Président. Une éternité. Peut-on croire que les hommes politiques  n’ont jamais entendu parler de référendum ni du besoin urgent de réformer les institutions pour faire revivre la démocratie ?

En attendant, c’est béton, goudron, pognon, ou encore « quand le bâtiment va, tout va ». Notre pays aime les adages qui confortent la tendance naturelle de l’être humain au conservatisme, parfois même à l’immobilisme. Caricature : la France des années 30. Ah, ah ! Monsieur Larbaud.

Le poète anonyme

Démolition d’un pavillon, mai 2011 à gauche - hiver 2011-2012 à droite (photos Vert et Plume)

Deux jeunes femmes passent à vélo, comme je prends des photos : « Qu’est-ce qu’il y avait là avant ? » questionne la première. « Un potager », répond sa copine.

Le maire de A. est compatissant. Il comprend que les travaux dans son village de luxe puissent engendrer des nuisances sonores pour les riverains des chantiers et causer des désagréments pour tout le monde. Mais quand ils seront terminés, écrit-il, la petite ville de A. sera « plus agréable ». Et de conclure son sermon en assurant ses concitoyens qu’il demeure à leur écoute pendant ces moments difficiles. Un prêtre ne s’exprimerait pas avec plus de compassion. « Allez, la messe est dite. » ou « Il n’y a rien à voir, circulez ! »

Anonyme « Ode au Clos Lorrain », janv. 2012 (photos Vert et Plume)

Vie et mort d’un poème : déplacé de quelques mètres durant la 1ère semaine, tagué le week-end et finalement arraché au premier jour de la 3è semaine.

Un poète anonyme a brisé le silence du quartier où réside le maire. Profitant d’une rue mal éclairée la nuit, il est sorti à l’heure où les gendarmes et les voleurs eux-mêmes sont couchés. Il a imprimé son « Ode au Clos Lorrain » (le nom d’un pavillon qu’on allait détruire) sur une feuille de papier, au format paysage (menu Fichier – Mise en page – Format) qu’il a glissée dans une pochette plastique perforée et passé dans les trous des petits bouts de fil de fer qu’il a accrochés au grillage. Il est rentré subrepticement chez lui. Ni vu ni connu : « Adieu Clos Lorrain / Qui en toutes saisons nous charmait par ton si beau jardin / A ta place bientôt s’élèvera un affreux bunker / Qui viendra un peu plus miter notre zone pavillonnaire / Et réduire davantage nos espaces verts. »
Prévenu par des voisins, je suis allé avec mon appareil faire des photos. Ensuite, j’ai réfléchi à l’usage que j’allais en faire.

L’ennui de contempler le monde

FLASH-BACK.  Ếté 2011. A l’ombre des arbres, la vieille dame dans un fauteuil en rotin parle du temps où ses parents ont fait construire la maison qu’elle s’apprête à quitter. Bien avant la seconde guerre mondiale. Cette partie de la ville était très peu construite. Quelques villas de gens qui venaient en villégiature. Des Parisiens. La petite ville de A. attirait une clientèle cosmopolite qui séjournait dans les hôtels et les palaces dispersés sur les rives du lac. On venait en cure à Menthon. Ceux qui tombaient amoureux de la région se faisaient construire une jolie maison, y adjoignait parfois une tour carrée pour lui donner un air de château. On admirait les arbres, les peupliers et les saules plantés au bord de l’eau. On prenait le temps en marchant de contempler la flore des talus. C’était son enfance. L’âge adulte est venu. Le mariage. Les enfants. Le divorce. La vieillesse. La mort de sa sœur. La vente de la maison. Le premier appartement. La ville tentaculaire et bruyante était parvenue jusqu’à ses fenêtres. Un nouveau paysage de balcons ornés d’arbustes et de jardinières, de pelouses où les chiens viennent pisser en cachette, à l’heure où les gendarmes et les voleurs eux-mêmes sont couchés.

Jean-Xavier Renaud « Paysage », 2010. Accroché avec les dessins de Mélanie Delattre-Vogt, exposition DYNASTY / côté MAM, Paris été 2010 (photo Vert et Plume)

« … les paysages de nos songes ne sont que la fumée de paysages connus, et l’ennui de les rêver est presque aussi grand que l’ennui de contempler le monde. »
Fernando Pessoa « Le livre de l’intranquillité » Vol.II [226], 1913-1935.

En même temps que A. grandit ses habitants deviennent plus anonymes. Ils n’ont pas de souvenirs. Ils arrivent de partout, attirés par les clichés qui tiennent lieu de langage pour décrire les atouts du paysage : le lac, les montagnes, les canaux, le château. Et hop ! L’affaire est dans le sac. Les limites de l’urbanisation sont chaque année plus difficiles à cerner. Bien qu’ils conservent jalousement leur nom et leur municipalité, les villages aux alentours sont absorbés l’un après l’autre et ne mènent plus que des combats d’arrière-garde. L’avenir en vérité se joue encore plus loin, du côté de la Suisse, de Genève. Dur, dur pour des Français qui ne regardent guère au-delà de leurs frontières. L’ancienne cité de Calvin est une métropole internationale qui va ou a dépassé le million d’habitants. Elle phagocyte tout, ne connaît pas la crise, attire diplomates, gangsters, nababs, hommes d’affaires, touristes, étudiants et artistes. Encore cinquante années et le paysage aura entièrement été repeint aux couleurs goudron, béton, pognon.

Le mieux est encore de rêver

Gall « sans titre », années 1970. Sourcing image : page de magazine américain, archives Vert et Plume

Il appartient aux âmes sensibles de matérialiser une vision poétique de la réalité.

Récemment j’ai entendu parler d’une jeune femme qui a été alertée par le poète anonyme et s’est rendue la nuit suivante, à l’heure où les gendarmes et les voleurs eux-mêmes sont couchés, sur le chantier du Clos Lorrain. Elle y a aperçu les racines d’un arbre qui respirait encore. Elle s’est penchée sur et ses larmes en tombant sur les racines  lui ont rendu un peu de vigueur. L’arbre l’a suppliée de l’emmener hors de là avant que le jour ne se lève.

Aidée par le poète qu’elle était allée réveiller, elle a transporté les racines chez elle pour les replanter dans son jardin. On m’a dit, mais je n’en suis pas certain, qu’une première feuille aurait déjà profité de la douceur de l’hiver pour naître.

2 commentaires

  1. Aletheia

    Bonjour,

    le dessin légendé « Mélanie Delattre-Vogt « Je ne crois pas au paysage », 2010. » est en réalité une partie d’un dessin mural de Jean-Xavier Renaud et non de Mélanie Delattre-Vogt. « Je ne crois pas aux paysages » correspond à une tout autre série qui était bien présentée lors de l’exposition Dynasty, mais qui n’a rien à voir avec ce dessin.

  2. Plumebook Café

    Merci de votre réaction. J’ai été induit en erreur par la photographie du cartel qui précédait dans mon appareil celle du dessin, indiquant les deux noms associés de Vogt et Renaud. J’ai beaucoup hésité avant de mettre le dessin en ligne tant il ne ressemblait pas au style de Vogt. Enfin, la semaine dernière à Pompidou, j’ai trouvé une plaquette sur une expo de Mélanie Delattre-Vogt que j’ai achetée. De toute évidence, le dessin n’était pas d’elle. Je viens de corriger l’article en même temps que je vous réponds, et vous prie de m’excuser.
    Je ne vous cache as que votre réaction me console de mon erreur puisqu’elle démontre l’intérêt que vous portez à ce blog.

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