Belle, beaux et nus sous le ciel

« Our admiration of the antique is not admiration of the old, but of the natural »

Ralph Waldo Emerson « History », from ESSAYS, FIRST SERIES (1841). Edited by Bantam Books, 1990

Le premier coureur nu

« Le Coureur », amphore dans le style de Fikellura (Anatolie), 3è quart du VIè siècle avant J.C. Sourcing image : A & H Metzger « La Beauté Nue », éd. Phébus (1984). Bibliothèque Vert et Plume, 11/94

Orsippos de Mégare fut le premier athlète à courir le stade entièrement nu, il y a 2728 ans lors de la 15è Olympiade.


Bien avant les Athéniens, les Spartiates pratiquaient la nudité intégrale pour se livrer à la gymnastique et aux autres exercices physiques qui constituaient l’essentiel de l’éducation dispensée aux adolescents.

Chez les Athéniens, la gymnastique représentait une bonne moitié de cette éducation.

Les vêtements ne devaient embarrasser ni les bras ni les jambes. Au début les athlètes grecs portaient un genre de pagne ou de caleçon noué autour des reins.

Vers 715 av. J.-C., alors qu’il courait l’épreuve du stade (600 pieds grecs = un peu moins de 600 m), Orsippos de Mégare perdit son pagne (qui aurait glissé) et, entièrement nu à l’exemple du coureur de la céramique au-dessus, il poursuivit la course qu’il gagna.

Ce dévoilement intégral, pratiqué dans les gymnases et dans les compétitions, et qui s’impose ensuite à l’art, nul autre peuple antique ne l’a connu. Le Grec n’éprouve aucune honte de la nudité masculine. Il a bien surmonté cette inhibition qui habite, aujourd’hui les habitants des pays industrialisés comme hier les peuples qu’on appelait civilisés.

Que dire des tensions érotiques qui ne manquaient pas de naître de la confrontation des jeunes athlètes avec leurs spectateurs, sinon qu’elles étaient elles-aussi assumées par les Grecs de la période antique.

Des artistes sous le charme d’une beauté juvénile

Onésimos « La petite lavandière », coupe attique (vers 490 avant J.C.) Sourcing image : A & H Metzger « La Beauté Nue », éd. Phébus (1984). Bibliothèque Vert et Plume, 11/94

« Le plaisir innocent de se savoir belle et nue sous le ciel. »
(A et H Metzger, livre cité)

LA PAROLE AU POÈTE. « La jeune aux pieds d’argent se lavait : / elle mouillait / Ses pommes d’or, ses seins au teint de lait caillé. / Ses fesses rondes d’elles-mêmes ondulaient, / Vibrant sous la peau plus humide que l’eau. »

Ruffin, Anthologie grecque, V, 60 (cité par l’auteur du livre)

LE NU FÉMININ. Seules les jeunes filles de Sparte pratiquent le nudisme dans le sport et dans la vie. Elles portent de courtes tuniques dont les pans non cousus s’écartent quand elles marchent et laissent voir leurs cuisses nues.

Représentation des jeunes filles spartiates par Degas : lire : Le grand effort de l’art

Le nu féminin dans l’art est rare jusqu’au 4è siècle, sauf sur les peintures de vase dont les sujets sont alors empreints d’érotisme. AAu milieu du 4è siècle, Praxitèle est le premier qui ose déshabiller entièrement Aphrodite. Elle entre au bain en cachant son sexe d’une main (à l’inverse des statues représentant des hommes dont aucun ne dissimule ses attributs virils). Les gens de Cos qui l’avaient commandés sont effrayés et refusent de la prendre.

Source : Félix Buffière « Eros adolescent », éd. Les Belles Lettres -1980. Bibliothèque Vert et Plume 04/93.

Le sport pour favoriser l’acquisition de la culture

André Téchiné « Les Roseaux Sauvages », 1994. Scénario : André Téchiné, Gilles Taurand, Olivier Massart. Sourcing image : capture d’écran (vidéothèque Vert et Plume) COMMENT

1962, dans le sud-ouest de la France.

LA GYMNASTIQUE. Un ensemble d’exercices destinés à rendre le corps agile et harmonieux, fort et sain, apte à défendre la patrie et capable de favoriser l’acquisition de la culture : course, lutte, saut, lancer du disque et du javelot.

L’ẬGE PRÉfÉRÉ DE L’ARTISTE est celui où le jeune homme vigoureux vient d’acquérir la plénitude de son développement. Il a perdu la molesse et la bouffissure de l’enfance, la gracilité et la gaucherie de la première adolescence, mais avant que la maturité ait empâté et alourdi son corps.

Le dernier coureur nu

« Carl Lewis, quadruple médaillé d’or », jeux olympiques de Los Angeles (1984). Sourcing image : LOOK Magazine Enterprises, n° special « The Golden Games » (1984). Bibliothèque Vert et Plume

Le champion américain, regardé alors comme un héros, attachait une grande importance à la coupe des vêtements que lui et son équipe portaient lors des compétitions.
Ses shorts en particulier dont la brièveté se référait vraisemblablement à l’idéal grec de libération du corps et de nudité.

Il fut raillé pour cela et, comme il n’était pas marié, soupçonné d’homosexualité.Un crime difficilement pardonné aux sportifs tenus d’incarner les canons traditionnels de la masculinité.

La manière dont Carl Lewis courait dans les années 80, le buste droit, la position des mains, les doigts écartés, la pliure des jambes, offrent une ressemblance frappante avec le coureur du 6è siècle grec qui ouvre cet article.

2560 années se sont écoulées entre les deux images.

EXTINCTION DE L’ESPRIT GREC. Le retour du conservatisme, la mondialisation du sport et l’alignement de ses pratiques sur les moins-disants culturel, l’intégration progressive des pays réprimant les « mœurs occidentales », l’invention de nouveaux textiles présentés comme une seconde peau, ont accompagné l’enterrement de l’idéal grec de nudité dans la pratique du sport.

Peut-être aussi l’esprit grec lui-même auquel les nouveaux arrivants sur la scène médiatique et politique mondiale dénient sa valeur d’exemple universel, ou – pour le dire mieux – sa dimension philosophique.

GAUCHE. « L’orthopale ou la lutte debout », vers 500 av. J.-C.. Sourcing image : bas-relief du musée archéologique d’Athènes (photo Vert et Plume, juin 2011) DROITE. Joe Montana (années 1980), joueur du football américain. Sourcing image : Benoît Heimermann "Les gladiateurs du Nouveau Monde", éd. Gallimard - Découvertes, 1990 (Bibliothèque Vert et Plume)

AU TEMPS DE L’ANTIQUITÉ, il arriva déjà que la nudité fut regardée comme choquante. Le retour de l’inhibition coïncidait avec la fin du monde antique. A partir de Constantin (306-337), on vit le triomphe de l’esprit oriental : les draperies se multiplièrent et les pudiques feuillages vinrent dissimuler ces organes masculins que les Grecs s’étaient plus à glorifier.

Flash info Histoire & art de la céramique

Du temps des dieux au temps des hommes. Dans une Antiquité évaluée en millénaires, les Grecs ont introduit une nouvelle mesure du temps, celle de l’Histoire. Hérodote et Thucydide, premiers arpenteurs de ce territoire. Avec eux nous quittons le temps du destin mesuré à la vaste échelle des dieux, pour nous engager dans un univers solidement repéré : « Le Temps des Hommes », selon la formule d’Hérodote lui-même.

L’âge d’or de la céramique attique (6è et 5è siècles av. J.-C.). L’ancienne technique des vases à figures noires est porté à sa perfection. L’argile des carrières du Cap Côlias, que l’ocre rouge a rendue moins poreuse en lui donnant une belle teinte vermillon est façonnée par le potier sur son tour rudimentaire. Le vase ou la coupe sont séchés au soleil puis polis. Le peintre, qui peut être la même personne que le potier, dessine ses personnages en silhouettes noires sur le fond rouge de la terre. La pièce est cuite au four et part vers sa destination.

Vers 520, il y a 2530 ans, se produit la grande révolution. On inverse le procédé : les figures sont laissées de la couleur même de l’argile et cernées d’un trait noir ou violet, tandis que le fond est enduit d’un beau vernis noir dont on a perdu le secret. Bon nombre de ces vases et coupes représentent, à côté des grands mythes héroïques, des scènes de palestre ou de banquet où des éphèbes montrent la nudité de leurs formes façonnées par le sport et les exercices de gymnastique auxquels ils s’adonnaient sous le regard admiratif de leurs aînés.

Source : Félix Buffière « Eros adolescent », éd. Les Belles Lettres -1980. Bibliothèque Vert et Plume 04/93.

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