Avant

Introduction :  ce second article inspiré par la découverte des photos noir et blanc d’Henri Odesser (1913-2005), exposées à Annecy durant l’hiver 2009-2010, n’est pas de l’ordre du souvenir mais de la mise en scène du passé. Il tente de restituer par le texte accompagnant les photos et des dessins des années 50,  le regard d’un jeune garçon alors âgé  d’une douzaine d’années plutôt qu’un discours convenu  sur une époque heureuse (la fin de la guerre et l’espoir d’une paix durable), qui n’était cependant pas que « glorieuse ».

Paysage d’époque

Henri Odesser – Le lac, aux Marquisats (route vers Faverges et Ugine), 1952

Henri Odesser – Le lac, aux Marquisats (route vers Faverges et Ugine, peu fréquentée et pas encore goudronnée), 1952

Photo romantique du lac d’Annecy, prise depuis la rive gauche.

Au premier plan la plage des Marquisats déserte. L’eau est trop froide au mois de mai. Au fond, la masse imposante de la Tournette enneigée.
Sur l’autre versant de la montagne, du côté de Thônes, la dernière course de ski a lieu chaque année lors de la fête de l’Ascension. Les concurrents montent la veille et couchent au chalet de Rosairy. Quand il y a trop de monde, des gens s’allongent sur les tables pour dormir. Debout au lever du soleil. Il faut marcher avec les skis sur l’épaule jusqu’au sommet du grand névé où aura lieu le slalom spécial. Le froid, le rougeoiement du soleil, les sommets enneigés, on se dit que c’était bien là, pas dans le fond de la vallée, qu’il fallait être ce jour-là. Mon frère aîné marche devant moi, sans lui je ne serais pas venu.

La ville nargue la campagne

Henri Odesser - Annecy, place de l'Hôtel de Ville, 1957

Henri Odesser - Annecy, place de l'Hôtel de Ville, 1957

Dans les petites villes autour d’Annecy, peu de gens ont une voiture. Mais leur nombre va augmenter rapidement. Les paysans descendent au marché dans une carriole attelée. Certains sont debout et fouettent le dos de leur jument avec les rênes. Nous les saluons en passant en criant « Ave Caesar ! ». Il faut dire qu’entre l’église et le collège nous parlons plus souvent latin dans une journée qu’allemand ou anglais.
Il y du crottin de cheval dans les rues les jours de foire ou de marché. Il faut faire attention en passant à bicyclette.

Henri Odesser - Camionnette Citroën de la biscuiterie annécienne. Photo publicitaire, 1952

Henri Odesser - Camionnette Citroën de la biscuiterie annécienne. Photo publicitaire, 1952

A la campagne dans le Haut-Jura voisin de la Suisse, mes grands-parents maternels reçoivent une fois par semaine la visite du boulanger dans sa camionnette Citroën grise. Il klaxonne en sortant du virage au-dessous de la maison. Ma grand-mère qui est dans la cuisine me dit en souriant : « Tiens, voilà le Paget ! ». Je me précipite aussitôt dans la cour pour l’attendre. En plus des couronnes, il vend des petits pains au chocolat.

On oublie la guerre

Henri Odesser -Sortie de l’usine des Forges de Cran, 1964

Henri Odesser -Sortie de l’usine des Forges de Cran, 1964

Quand elle parle des ouvriers, ma grand-mère évoque les grandes manifestations du Front Populaire en 1936. Elle déteste les communistes. Elle n’est pas la seule. Ils dressent le pays contre les Américains sans lesquels il aurait été impossible de chasser les Allemands. Il y a d’un côté la majorité de la population qui voudrait vivre et travailler dans la bonne entente, de l’autre ceux qui cherchent à s’emparer du pouvoir pour imposer leurs idées, répondre à notre place aux questions que l’on se pose à propos de la vie en général, pourquoi s’est-on tant battu ? pourquoi appelle-t-on les Allemands les Boches ? pourquoi tant de morts ? pourquoi les Juifs ont-ils été assassinés ? pourquoi y a-t-il eu des « collabos » ? pourquoi les prêtres ne sont-ils pas morts en martyrs comme au temps des Romains ? pourquoi la guerre en Algérie ? J’ai beaucoup de mal à obtenir des réponses, comme si personne n’avait compris ce qui s’était passé. Je me dis que je devrai découvrir tout seul la vérité.
On raconte que les communistes obéissent aux ordres de Moscou. Leur rêve serait d’instaurer le pouvoir des ouvriers sur le reste de la société française. D’une manière générale, on parle beaucoup de politique autour de moi, de la première grande guerre que personne n’a oubliée et de la seconde qui vient à peine de s’achever.
Mon grand-père est abonné au Figaro. Il les entasse dans un placard après les avoir lus. Il ne jette rien. Je les prends un par un et découpe le dessin de Jean Sennep qui figure sur la première page. J’apprends ainsi à connaître les hommes politiques. Comme mes grands-parents, Sennep n’aiment pas les communistes.

Henri Odesser - Visite de Pierre Mendès-France à Annecy, sept. 1954 (à l'arrière-plan, l'ancien théâtre accolé au canal du Vassé)

Henri Odesser - Visite de Pierre Mendès-France à Annecy, sept. 1954 (à l'arrière-plan, l'ancien théâtre accolé au canal du Vassé)

Le chef du gouvernement a conclu deux mois plus tôt la fin de la guerre d’Indochine et passé la main aux Américains qui ne se doutent pas de ce qu les attend.

Quand il y a un défilé, les habitants accrochent le drapeau français à la fenêtre. C’est la fête. Tout le monde regarde passer la fanfare, les pompiers, le garde champêtre, monsieur le maire avec son écharpe tricolore, suivi par les membres de son conseil municipal. A distance respectueuse, les enfants leur emboîtent le pas. Ensuite, tout le monde se retrouve autour du monument aux morts pour écouter les discours et la sonnerie du clairon. Les anciens combattants tiennent fièrement leur drapeau et font le salut militaire.
La Haute-Savoie vote majoritairement MRP, le parti conservateur chrétien.

Le doigt de Dieu

Henri Odesser - Mgr Cesbron, évêque d’Annecy, recevant un cardinal

Henri Odesser - Mgr Cesbron, évêque d’Annecy, recevant le cardinal Federico Tedeschini (juillet 1949)

L’Eglise catholique est respectée et puissante en Haute-Savoie. Pas une croisée de chemins, pas un sommet sans le symbole de la crucifixion de Jésus, pas un lieu-dit, pas un col sans une chapelle.
Il y a beaucoup de collèges de garçons (les filles vont à l’école ménagère).  Les enseignants sont des prêtres. Des Sœurs préparent les repas et s’occupent de l’infirmerie. Quand Mgr Cesbron vient pour la confirmation, les élèves mettent un genou à terre pour embrasser la grosse bague qu’il porte à l’un de ses doigts potelés. Je fais semblant de ne pas l’avoir vu,  parce que l’idée d’embrasser sa main me répugne.

Pierre Joubert - illustration pour "Neatli", années 50

Pierre Joubert - illustration pour "Les Batailles de Néatli", années 50 (archives Vert et Plume)

Le jeudi après-midi, tous les élèves jouent au « drapeau » dans la forêt le long du Fier. Pour les internes, c’est la seule sortie de la semaine. En traversant la ville en rang, les garçons guettent les filles dans la rue. Interdit de siffler ou de faire un geste.

Pierre Joubert, illustration de couverture des "Batailles de Néatli", coll. Signe de Piste - années 50

Pierre Joubert, illustration de couverture des "Batailles de Néatli", coll. Signe de Piste - années 50 (archives Vert et Plume)

L’hiver, ceux qui le souhaitent peuvent monter à La Clusaz pour faire du ski. Le reste du temps, nous pouvons pratiquer tous les sports de ballon et pratiquer l’athlétisme. Chaque matin, il y a une demi-heure de cross dans la campagne. Le port du short est obligatoire même en hiver.

Les gentils garçons

Archives V&P. Image d'un magazine familial, env. 1956

Image tirée d'un magazine familial, vers 1956 (archives Vert et Plume)

Le soir avant de dîner,  nous faisons nos devoirs en famille sur la table de la salle à manger. Ma mère nous demande de réciter nos leçons, surtout les poésies qu’il faut apprendre par cœur. Notre père n’intervient qu’à la fin de chaque trimestre lorsque nous rapportons nos bulletins de notes. Quand nous obtenons de mauvais résultats, nous tremblons comme des feuilles devant lui et lui promettons, pour échapper au châtiment, de faire mieux au trimestre suivant.
Au début de chaque année scolaire, nous allons choisir les fournitures à la librairie-papeterie. L’achat le plus convoité est celui de la boîte de compas. Mais il y a aussi les crayons, la gomme, la règle, le double-décimètre et le rapporteur.

Henri Odesser - Leçon de baleinière sur le lac d'Annecy à la hauteur de la plage des Marquisats, mai 1946

Henri Odesser - Leçon de baleinière sur le lac d'Annecy à la hauteur de la plage des Marquisats, mai 1946. (Le quartier est appelé ainsi, parce qu'un marquis de Sorlin y possédait autrefois une villa)

L’été, nous nous baignons dans le lac et  l’eau froide des torrents. Il n’y a pas de piscine. Pour l’épreuve de natation du bac, il faut aller aux thermes à Aix-les-bains et nager dans une eau tiède et sulfureuse qui gêne la respiration.

Archives V&P. Image extraite d'un magazine des années 50

Image tirée d'un magazine des années 50 (archives Vert et Plume)

Dans les écoles primaires, les collèges et les lycées, filles et garçons sont séparés. Le dimanche et surtout l’été sont des moments de vraie liberté sexuelle. Le reste du temps, la sexualité est étouffée. Mais comme nous sommes le plus souvent en culottes courtes ou en short, il est tentant et commode de nous amuser en cachette, entre nous, à celui qui a la plus longue ou qui pisse le plus loin. Après quoi, nous sommes en état de péché mortel. Si nous sommes encore vivants au réveil le lendemain matin, c’est que Dieu nous a pardonné ou qu’il ne nous a pas vus, tellement nous étions bien cachés.

Henri Odesser, photographie de la plage à l’hôtel Beau Rivage (septembre 1948). Image tirée du catalogue de l’exposition « Avec vue sur lac », Musée-Château et Palais de l’Isle à Annecy – été 2009 (source : bibliothèque Vert et Plume)

Henri Odesser, photographie de la plage à l’hôtel Beau Rivage (septembre 1948). Image tirée du catalogue de l’exposition « Avec vue sur lac », Musée-Château et Palais de l’Isle à Annecy – été 2009 (source : bibliothèque Vert et Plume)

L’esprit boy-scout

Henri Odesser - Annecy, départ des enfants pour la colonie de vacances de Leschaux, 1946

Henri Odesser - Annecy, départ des enfants en colonie de vacances de Leschaux, juillet 1946

Avant la fin de l’année scolaire, les élèves partent en promenade et visitent l’un des hauts-lieux du tourisme savoyard renaissant. Dans le car en rentrant, nous chantons à tue-tête. Quand nous arrivons, les parents sont rassemblés sur la place et nous demandent si tout s’est bien passé.

Henri Odesser - Colonie de vacances de Leschaux, juillet 1946

Henri Odesser - Colonie de vacances de Leschaux (jeux de garçons), juillet 1946

Les colonies sont dirigées soit par des religieux, soit par des laïques. Avec mon frère aîné je passe quelques semaines l’été dans une colonie au-dessus de Cluses. Elle est surtout fréquentée par des garçons qui viennent de Marseille et nous prennent pour des Parisiens, parce que nous ne parlons pas avec l’accent méridional. Nous leur expliquons que nous sommes savoyards, mais ils n’ont jamais entendu parler de cette tribu et continuent de scander en nous voyant : « Parisien, tête de chien ! Parigot, tête de veau ! ».

Archives V&P. Carte postale du chalet de la colonie de vacances de La Frasse (Haute-Savoie) - 1954

Carte postale du chalet de la colonie de vacances de La Frasse, Haute-Savoie - 1954 (archives Vert et Plume)

Entre deux promenades dans la forêt, nous jouons avec des Opinels dont nous posons la pointe sur la paume de la main et,  d’un coup sec sur le manche, faisons tourner le couteau en l’air, il tombe sur la lame dont l’extrémité doit se ficher dans le sol, sinon on a perdu c’est à l’autre de jouer.

Couverture déchirée, comme une relique, d'un livre de la collection du "Signe de Piste" (image empruntée au livre "So Far, so Good, retraçant en anglais la carrière de Jean-Paul Goude, lui-même scout durant les années 50)

Couverture déchirée comme une relique d'un livre de la collection du "Signe de Piste" (image empruntée au livre "So Far, so Good, retraçant en anglais la carrière de Jean-Paul Goude, lui-même scout durant les années 50)

L’un de mes camarades de collège fait partie des scouts. Quand je vais chez lui et qu’il porte encore sa tenue, il me fait l’effet d’un Indien sur une piste. Je l’envie et je lui demande de me donner l’un de ses ceinturons.

La radio, le cinéma, les bandes dessinées et les livres

Personne n’a de télévision. Peut-être des Parisiens en ont-ils, mais ici il n’y a pas de relais pour acheminer les images. Chez ma grand-mère jurassienne, nous nous installons à proximité du poste posé sur un meuble d’angle dans la cuisine, qui est la seule pièce chauffée de la maison, pour écouter après le dîner la retransmission d’une pièce de théâtre.
Quand nous sommes en vacances au bord de la mer, mon frère aîné et moi couchons dans la même chambre. Le soir, nous lisons les aventures des scouts dans les livres de la collection Signe de Piste que nous a apportés une cousine de notre mère. Celui que nous préférons a pour titre « Le raid des quatre châteaux ». Sur une des illustrations, on voit les scouts sur des motos, ils portent des casques et des lunettes. Ils sont en short avec de longues vestes en toile serrées autour de la taille.

Henri Odesser - Stage de bibliothécaires à Annecy, août 1948. Les intellectuels, dont les convictions avaient été ébranlées pendant la guerre, recherchaient dans les livres de quoi restructurer leur pensée. Ils avaient le choix entre l'idéologie marxiste et la pensée chrétienne revisitée par Teilhard de Chardin.

Henri Odesser - Stage de bibliothécaires à Annecy, août 1948. Les intellectuels, dont les convictions avaient été mises à mal pendant la guerre, recherchaient dans les livres de quoi restructurer leur pensée. Ils avaient le choix entre l'idéologie marxiste et la pensée chrétienne revisitée par Teilhard de Chardin.

Chaque semaine le journal de Tintin arrive à la maison. Nous nous partageons les pages pour le lire en même temps sans nous disputer. Quelquefois une histoire est à cheval sur plusieurs pages. Il faut attendre que l’autre ait terminé pour lire la suite. Nous achetons aussi des bandes dessinées au format poche, des aventures de cow-boys et de trappeurs aux prises avec les Indiens : Buck John, Kit Carson, Kiwi, que nous nous passons entre copains.
Je lis beaucoup de livres que mes parents m’achètent ou que j’emprunte à la bibliothèque du collège. Mes professeurs aussi m’en prêtent, ainsi qu’une vieille dame qui habite au-dessus de chez nous et me fait découvrir Marcel Pagnol.

Siffler en travaillant

Les Français, de 1920 à 1940, et surtout de 1936 à 1940, ont sacrifié leur niveau de vie à leur durée de travail. De 1945 à 1975, mais surtout de 1946 à 1968, ils ont fait l’inverse et rattrapé le handicap. (ext. de :  « Les Trente Glorieuses » – Jean Fourastié)

Uwe Ommer – "Familles d’Afrique", Abomey, Bénin (juillet 1997) – Editions Glénat, 1998 – « Or, ce sont les peuples pauvres qui ont l’ardeur de vivre, et qui chantent pendant le travail… » Jean Fourastié, Les trente glorieuses, librairie Fayard (1979)

Uwe Ommer – "Familles d’Afrique", Abomey, Bénin (juillet 1997) – Éditions Glénat, 1998

« Or, ce sont les peuples pauvres qui ont l’ardeur de vivre, et qui chantent pendant le travail… »
Jean Fourastié, Les trente glorieuses, librairie Fayard (1979)

A l’école et au collège, les cartes de géographie représentent en rose l’étendue de l’Empire colonial français. Mon frère aîné a confectionné des petits drapeaux tricolores, avec du papier et des épingles, qu’il plante sur chaque territoire français à travers le monde. Il m’appelle quand il a terminé, et me dit qu’il est possible de faire le tour de la terre sans jamais quitter la France.

Nous n’étions plus seuls au monde…

A gauche: une famille française en route vers la Loire à l'annonce de l'approche de l'armée allemande en juin 1940. A droite: famille béninoise, selon légende à lire au-dessus

A gauche: une famille française en route vers la Loire à l'annonce de l'approche de l'armée allemande en juin 1940 (Photo Paris-Match, juin 1990). Source: archives Vert et Plume). A droite: même photo que celle au-dessus, tournée dans l'autre sens

… et finalement pas si différents que cela les uns des autres.

Au début de chaque année scolaire, un père missionnaire vient au collège nous parler de l’Afrique. Après sa conférence, il nous passe un film en noir et blanc et nous regardons ébahis ces enfants noirs qui vivent d’une manière si différente de la nôtre.

2 commentaires

  1. Catherine C.

    Excellent!

  2. Plumebook Café

    Merci pour ce commentaire lumineux.
    Votre appréciation me touche d’autant plus que cet article, qui est l’un des plus anciens et des plus fréquemment ouverts par les visiteurs du blog, n’avait jusqu’à présent fait l’objet d’aucune remarque.

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