Avant-gardes du XXIè siècle

Génération post-75

Paris qui avait depuis longtemps perdu sa biennale d’art contemporain au profit de Lyon  reprenait pied cet été-là avec l’exposition DYNASTY installée à la fois dans le Musée d’art moderne de l’avenue du Président Wilson et le Palais de Tokyo. On disait le Paris de l’art contemporain mort et enterré au profit de New-York, Berlin et Pékin. Et surgissait une exposition qu’il fallait au moins voir deux fois le temps de l’apprivoiser. Preuve qu’il valait mieux se méfier des généralisations hâtives comme des hivers trop longs et des étés trop chauds. Le Centre Pompidou faisait par comparaison figure de musée d’art moderne ancien ! Ainsi existait-il de jeunes artistes qui vivent et travaillent en France ! Tous n’auraient pas tous fui l’Hexagone. Des sculpteurs, des peintres, des vidéastes, des plasticiens, en assez grand nombre pour obliger les organisateurs de l’exposition à faire une sélection draconienne qui constituait pour le public une révélation.

Floc'h " Journal d'un New-Yorkais. 15 août 1966, Paris - New-York." (éditions Dargaud, 1994). Source : bibliothèque Vert et Plume

Floc'h " Journal d'un New-Yorkais. 15 août 1966, Paris - New-York." (éditions Dargaud, 1994). Source : bibliothèque Vert et Plume

Paris-New-York / New-York-Paris

VISITE AVEC MATTHEW DESRIVIERES.
18 ans, originaire de Longchaumois (Jura), élève à l’Institut International de Gestion de Nyon (canton de Vaud) la ville la plus dynamique de Suisse Romande.

A l’inverse de ses camarades qui trouvent pour la plupart que l’art est ennuyeux, Mat’ (diminutif utilisé aussi bien par ses parents que ses amis qui devaient juger son prénom trop difficile à prononcer et ont pris l’habitude de l’interpeller d’une seule syllabe comme ils feraient avec un chien, une idée de son père qui travaille aux États-Unis) Mat’ donc aime se balader dans les musées et visiter les galeries d’art contemporain. Par principe il n’aime pas ce qui est ancien. Il n’hésite pas à prendre le TGV depuis Genève pour passer quelques jours à Paris ce qu’il fait en ce moment lisant un article à propos de DYNASTY qu’il va voir, épluchant aussi le catalogue qu’il a commandé sur internet avant de partir.

Image publicitaire pour l’iPod shuffle d’Apple parue dans le magazine Crash (hiver 2006-2007). Source : collection Vert et Plume

Image publicitaire pour l’iPod shuffle d’Apple parue dans le magazine Crash (hiver 2006-2007). Source : collection Vert et Plume

Dans les couloirs du métro qu’il arpente avec un sourire aux lèvres,  il sent à plusieurs reprises le regard d’une fille ou d’un garçon venant en sens contraire se poser sur lui.

Le Musée d’art moderne est à 2 minutes à pied de la station Iéna. Il n’a trouvé personne pour l’accompagner. Il y a la coupe du monde de foot et les retransmissions à la télé que ses copains ne veulent pas manquer. Même les filles sont fans. Il aurait l’air de se moquer d’eux en disant qu’il n’en a rien à faire. Pourtant il est plutôt bon dans ce sport on lui demande souvent s’il ne veut pas jouer dans l’équipe de l’Institut. Il excelle dans la plupart des sports mais les regarder à la télé ne l’intéresse pas, l’impression de perdre son temps est trop forte.
A Nyon, certains de ses camarades prétendent que ce sont principalement les homos qui aiment l’art. Il n’a pas vraiment compris pourquoi mais pour ne pas faire d’histoires il ne parle à personne de ce qu’il fait le week-end et des expos qu’il voit. Sauf à Paris où il a des copains qui partagent les mêmes goûts que lui avec qui il peut parler en toute liberté. Pour cette raison il aime naviguer d’une ville à l’autre ne pas toujours être le même.

A l’intérieur du Musée d’art moderne de Paris, juin 2010 (photo Vert et Plume)

A l’intérieur du Musée d’art moderne de Paris, juin 2010 (photo Vert et Plume, juin 2010)

Il parle avec le gardien qui parait s’ennuyer. Il se demande s’il reste assis sur la même chaise toute la journée mais n’ose pas lui poser la question. Il pourrait être son fils.

Quand il entre dans le Musée d’art moderne il n’y a personne d’autre que lui au guichet. Il sort sa carte d’étudiant, sourit à l’employée qui se méfie des jeunes mais le trouve charmant. Il laisse son sac au vestiaire mais garde son appareil photo avec lui. Les photos sont autorisées il veut tout photographier. Il sait exactement ce qu’il y a à voir. C’est vraiment génial de visiter un pareil musée en étant absolument seul.
Il s’arrête devant tous les murs du hall regarde une installation de Pierre Huyghe qui est accrochée là en permanence, ne fait pas partie de l’expo DYNASTY réservée aux artistes nés après 1975. Le travail de 800 artistes a été examiné par les équipes en charge du projet et 40 ont été retenus dont plusieurs peintres. A sa plus grande joie parce qu’il aime la peinture contemporaine avec ses couleurs éclatantes et ses grands formats comme des arrêts sur image d’écran géant.
Mais pour l’heure il ne voit qu’installations et sculptures monumentales !

Une DYNASTY qui possède déjà ses monuments

Daniel Dewar (né au Royaume-Uni en 1976) & Grégory Gickel (né à Saint-Brieux en 1975) « Mammoth and Poodle » (tapis aux références artisanales et populaires, tissé en laine), 2010. Les deux artistes sont installés à Paris (Photo Vert et Plume, juin 2010)

Daniel Dewar & Grégory Gickel « Mammoth and Poodle » (tapis aux références artisanales et populaires, tissé en laine), 2010. Les deux artistes sont installés à Paris (Photo Vert et Plume, juin 2010)

Les artistes conçoivent des appartements qui n’existent pas, où n’habite personne. Pour les décrire ils utilisent le mot « climatologie » qu’ils empruntent aux écologistes.

A propos des « postures d’objet » créées par ces artistes, Mat’ s’amuse du langage déjanté et souvent hermétique qu’ils emploient ainsi que leurs commentateurs pour parler de leur travail. Leurs lubies n’opèrent sur rien d’autre ou presque que les musées, les galeries et les collections privées de quelques milliardaires. Ils sont enfermés dans une bulle dont 99.9% des habitants de la planète ne soupçonnent même pas l’existence.
De tous temps les artistes et l’Eglise avec ses bonnes œuvres ont été l’antidote des riches contre la mauvaise conscience qu’ils ont d’accumuler autant d’argent qu’ils n’osent même pas en parler tandis qu’ils peuvent exhiber leurs collections, créer des fondations dédiées à l’art en savourant intérieurement les sommes d’argent faramineuses qu’ils y ont englouties sans qu’on leur fasse le moindre reproche et les artistes de danser autour d’eux comme autrefois les troubadours en collants et chapeau à plume plus tard les Mignons avec leur mantelet court laissant voir leurs fesses et leurs toques à aigrette. Le monde de l’art est définitivement un monde de Cour où les courtisans pullulent autour des rois de l’argent industrie commerce et pouvoir confondus. Les artistes pauvres retapent les maisons et les appartements en semaine, le week-end ils s’adonnent à leur passion dans un vieux garage qu’ils ont transformé en atelier.

Vincent Ganivet (né à Suresnes en 1976, installé à l’Ie Saint-Denis) « Caténaires », 2009 (parpaings, bois et sangles). Une œuvre évocatrice à la fois « d’un chantier de construction et d’un squelette de cathédrale romane. »

Vincent Ganivet « Caténaires », 2009 (parpaings, bois et sangles). Sur les murs les panneaux peints par Raoul Dufy "La Fée Electricité, 1936-1937 (Photo Vert et Plume, juin 2010)

La concordance de deux œuvres que près de 75 ans d’histoire séparent montre qu’il existe à l’évidence une continuité là où l’on se plaît d’ordinaire à ne voir que rupture.

Mat’ emprunte un grand escalier au sommet duquel est exposée la seconde œuvre monumentale de DYNASTY dans le cadre superbement décoré par une peinture géante de Raoul Dufy à la gloire de « la Fée Électricité » pour l’Exposition Universelle et installée ultérieurement ici (250 panneaux de contreplaqué sur 624 m2, 110 personnages) !
Les artistes sont exposés en même temps au Musée d’art moderne et au Palais de Tokyo avec des œuvres que Mat’ va s’amuser un peu plus tard à reconnaître sans jeter un œil sur les étiquettes collées sur les murs dans le recoin obscur d’une porte ou d’une colonne.

Vincent Ganivet « Caténaires », 2009-2010. Présentation dans le cadre dépouillé du Palais de Tokyo

Vincent Ganivet « Caténaires », 2009-2010. Présentation dans le cadre dépouillé du Palais de Tokyo (Photo Vert et Plume, juin 2010)

Comme des enfants qui continueraient de jouer avec les pièces d’un vieux Meccano retrouvé dans un grenier.

Après une autre volée de marches Mat accède à une succession de grandes salles impressionnantes absolument désertes où la seule trace de vie provient d’une vidéo projetée en hauteur où l’on voit des garçons et des filles de son âge à moitié dévêtus dansant dans la nature au son d’une musique diffusée sur des écouteurs. Il n’a pas encore été tenté de participer à de telles fêtes.
Il est attiré par ce qui ressemble à une  météorite qu’il aperçoit par-dessous l’écran dans la salle suivante. Il songe qu’il reviendra plus tard pour regarder les vidéos.

Vincent Mauger (né à Rennes en 1976. Installé à Nantes) « sans titre », 2010 (casiers à bouteilles en polystyrène). - La sculpture vue en entrant dans l’immense salle où elle est installée. -

Vincent Mauger « sans titre », 2010 (casiers à bouteilles en polystyrène). - La sculpture vue en entrant dans l’immense salle où elle est installée. - (Photo Vert et Plume, juin 2010)

En tournant autour de cette masse inerte, il s’aperçoit qu’elle change de forme et parfois même de nature selon le côté où il se trouve pour la regarder.

Vincent Mauger « sans titre », 2010 (casiers à bouteilles en polystyrène). – Vue en passant derrière la sculpture.

Vincent Mauger « sans titre », 2010 (casiers à bouteilles en polystyrène). – Vue en passant derrière la sculpture (Photo Vert t Plume, juin 2010)

En passant derrière la chose, il découvre un dos si lisse qu’il le photographie aussitôt en contre-plongée.

Sur l’écran de son appareil ce qui ressemblait un instant auparavant à une météorite  s’est métamorphosée en un superbe gratte-ciel dont la façade s’élance comme une flèche dans l’espace.

Vincent Mauger « sans titre », 2010 (casiers à bouteilles en polystyrène)

Vincent Mauger « sans titre », 2010 (casiers à bouteilles en polystyrène). Photo Vert et Plume, juin 2010

Une nouvelle  métamorphose tout aussi extraordinaire se produit en photographiant la chose de trois-quarts. La météorite s’est transformée cette fois en alvéoles à miel.

Un monde minéral peuplé de fantômes

Le plus drôle songe Mat’ est que je suis passé d’un coup  par la magie de la présentation des œuvres de la couleur au noir en blanc !

Christian Broutin "Les planètes du rêve" selon Ado Kyrou, début des années 1970 env. "Montrer, écrivait à l'époque Ado Kyrou, que dans les rainures, dans les failles, le grand brassage des éléments est en train de s'accomplir."

Christian Broutin "Les planètes du rêve" selon Ado Kyrou, début des années 1970 env. "Montrer, écrivait à l'époque Ado Kyrou, que dans les rainures, dans les failles, le grand brassage des éléments est en train de s'accomplir." (Source : archives Vert et Plume)

J’ai réussi, je suis sur une autre planète.

C’est le monde où habite l’imagination des artistes. Un univers étrange, entièrement minéral dont ils ont trouvé la clé quand ils étaient gosses en lisant les B.D. de leurs pères puis celles des dessinateurs de leur génération, en regardant les films des réalisateurs japonais et américains. Ils ont tété le biberon de la science-fiction.

Christian Broutin "Les planètes du rêve" selon Ado Kyrou, début des années 1970 env. "Montrer, écrivait à l'époque Ado Kyrou, que dans les rainures, dans les failles, le grand brassage des éléments est en train de s'accomplir."

Yuhsin u. Chang « Poussière dans le Musée d’art moderne », 2010 (Photo Vert et Plume). « L’artiste explore les frontières entre la matière inerte et la matière vivante

Cette fois il est confronté à la forme fantôme du « Penseur » de Rodin. Une masse effilochée de poussière d’aspirateurs à la gloire de toutes les femmes de ménage du monde.

Yuhsin u. Chang « Poussière dans le Palais de Tokyo », 2010 (Photo Vert et Plume, juin 2010)

Yuhsin u. Chang « Poussière dans le Palais de Tokyo », 2010 (Photo Vert et Plume, juin 2010)

Plus tard, Mat’ nota sur le coin d’une page de son catalogue: « Dans l’installation du Palais de Tokyo toute la poussière du monde pend au mur comme la chevelure d’un trophée de chasse déchiqueté. »

Retour sur terre

Il est toujours seul quand il se retrouve sur la terrasse qui sépare les deux musées d’où l’on aperçoit la moitié supérieure de la Tour Eiffel. Seul, l’esprit libre. Il a un peu l’impression de flotter dans l’espace. Il s’assied à une table, à cette heure de l’après-midi il n’y a plus grand monde, les gens viennent ici pour déjeuner. Lentement il revient sur terre. Il entend de nouveau le bruit de la circulation, les sirènes des ambulances et des voitures de police, il attrape des bribes de conversation.
« Allo, visiteur de musée, rêveur d’art, répondez ! »
C’est  Théo, son ami d’enfance qui appelle. Ils ont convenu de dîner ensemble ce soir.

Photo de mode parue dans le magazine « Crash », veste et polo Ralph Lauren et pantalon + chaussures cuir Dior Homme by Hedi Slimane (CRASH n°37 « Radical beauty », printemps 2006). Source : collection Vert et Plume

Hedi Slimane, pantolon et chaussures cuir (Dior Hommes) - Ralph Lauren, veste et polo. Sourcing image : fashion magazine CRASH n°37 « Radical beauty », printemps 2006). Collection Vert et Plume

Mat’ est passé à l’hôtel pour se changer. Il se sent à l’aise dans ses vêtements façon « Public School ».

Il téléphone à sa mère pour dire qu’il a fait bon voyage. Elle lui pose des questions sur l’exposition. Il demande si son père a téléphoné depuis New-York.
Il raccroche.
De quoi vont-ils parler ensemble ce soir, Théo et lui ? De leurs études, de la vie à Paris comparée à la Suisse, rapidement, évoquer quelques souvenirs du Jura, encore plus rapidement, de fringues sans aucun doute ils aiment ça tous les deux, de l’expo DYNASTY, oui quand même, de musique c’est sûr. Après le dîner dans un resto de Ménilmontant, ils iront danser. Théo connaît des endroits sympas. « Vous n’avez pas ça à Champagnole ! » a-t-il dit au téléphone en rigolant.

Flash infos artistes

Daniel DEWER. Né en 1976 (Royaume Uni).
Gregory GICKEL. Né en 1975 (Saint Brieux).
Vincent GENIVET. Né en 1976 (Suresnes). Installé à l’Ile Saint Denis.
Vincent MAUGER. Né en 1976 (Rennes). Installé à Nantes.
YUHSIN U. CHANG. Née en 1980 (Taïwan). Installée à Paris.

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