Aux frontières de la liberté

Réponse du cabinet du ministre de la Police Générale de Napoléon 1er à Mme de Staël qui a reçu l’ordre de quitter le territoire français et a sollicité un délai : « Il ne faut pas voir la cause de l’ordre que je vous ai signifié dans le silence que vous avez gardé à l’égard de l’Empereur dans votre dernier ouvrage [ « De l’Allemagne »]. L’Empereur ne pouvait pas y trouver de place qui fût digne de lui… votre exil est une conséquence naturelle de la marche que vous suivez depuis plusieurs années…» (Paris, 3 octobre 1810)
Extrait de « Dix années d’exil » page 127, Mémoires écrits entre 1800 et 1812 (éditions Rivages, 2012)

Tous les Etats du monde, à l’exception peut-être de la Suisse, continuent d’exercer le pouvoir d’une manière autoritaire et supportent très mal la contestation. Quand cette dernière est autorisée. Ce n’est par exemple pas le cas en Iran, ni en Russie, ni dans les pays du Moyen-Orient.

Et si rien n’avait changé depuis l’époque napoléonienne…

Francisco de Goya « La fusillade du 3 mai 1808 », peinture sur toile (1814). Tableau exposé au musée du Prado à Madrid. Sourcing image : Georges Banu « Nocturbes – Peindre la nuit », éditions Biro (2005). Bibliothèque Vert et Plume

« Votre dernier ouvrage [« De l’Allemagne »] n’est point français.; c’est moi qui en ai arrêté l’impression… Il ne m’est pas possible de le laisser paraître..
Il m’a paru que l’air de ce pays-ci  [la France] ne vous convenait point, et nous n’en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez [les Allemands].

Cabinet du Ministre de la Police Générale de Napoléon 1er (à Mme de Staël, le 3 octobre 1810)


A l’intérieur d’une société de plus en plus contrainte par les obligations économiques (percevoir un salaire régulier, rembourser un emprunt ou payer un loyer, honorer les échéances des factures et les avis d’imposition, etc) l’individu est devenu sage, obéissant, peureux (la marque des plus démunis), tant il redoute de perdre son statut social.

En Europe, particulièrement en France, l’Etat se fait Providence pour mieux circonvenir les citoyens. En vrac : il fixe le nombre d’heures de travail, le style architectural autorisé pour construire une maison, le montant des fournitures pour les enfants qui rentrent à l’école, décide de l’orientation scolaire, calcule les dépenses de santé, etc…). L’Etat intervient, avec une facilité grandissante, dans tous les domaines de la vie privée.

Ce qui était une aspiration au bien-être fonctionne comme un piège. Le citoyen moderne se croit libre parce qu’il peut se déshabiller (au propre comme au figuré) sur le net, mais il n’a jamais été aussi soumis.

Désormais, ce n’est plus la citoyenneté (elle peine à trouver des domaines où s’investir), mais la richesse qui procure encore, à ceux qui la détiennent, l’impression d’être libres.

« Les malheurs que j’ai éprouvés (…) sont si peu de chose au milieu des désastres publics dont nous sommes témoins. »
Madame de Staël « Dix années d’exil », 1er chapitre.

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