Autrefois l’Afrique 2/4

 

L’Afrique en général possède un passé qui ne figurait pas dans nos manuels d’histoire où seules avaient leur place, aux côtés de l’Europe, la Chine, le Japon, la Perse et l’empire ottoman.
Il n’en allait pas de même de l’Afrique française qui était célébrée au même totre que la France elle-même, la mère de tous les peuples.
On eût dit qu’elle avait été bâtie par l’administration coloniale, l’armée et les grandes entreprises sur le modèle de la métropole. C’était en partie vrai.
Il existait une frange non négligeable de la population qui avait réussi à s’adapter aux nouveaux venus pour constituer ce qui se révéla avec les indépendances n’être rien mmoins qu’une bourgeoisie noire dont les enfants, qui allaient à l’université en France, se préparaient à devenir les élites dirigeantes de leurs pays
Le Dahomey-Bénin était un modèle de coexistence positive entre Africains, Européens et Libanais. Les Européens ne cachant pas leur intérêt pour leur ancienne civilisation.
Les vieux colons avaient cédé la place à de nouvelles générations de Français plus instruits, ouverts sur le monde.
Les aquarelles de Jean Bouchaud reproduisent à merveille l’atmosphère particulière du pays à cette époque, sans doute idéalisée, mais sachant restituer la lumière et la sérénité du paysage, la douceur de la lagune, la géométrie colorée des cases…
Un état de choses qui appartient au passé.
Le texte est emprunté à Albert Londres, célèbre journaliste de l’époque qui a écrit deux livres aux titres provocants sur l’Afrique : Terre d’ébène et Putain d’Afrique, destinés à éveiller les consciences du grand public reclus dans son hexagone.

Douceur de la lumière bleue

Jean Bouchaud « En famille près de la lagune de Porto Novo » aquarelle, vers 1933. Sourcing imahe : article-reportage « Les rois du Dahomey » publié dans le magazine L’ILLUSTRATION du 28 avril 1934 sur un récit de voyage de 1931 (collection The Plumebook Café)

Jean Bouchaud « En famille près de la lagune de Porto Novo » aquarelle, vers 1933. Sourcing imahe : article-reportage « Les rois du Dahomey » publié dans le magazine L’ILLUSTRATION du 28 avril 1934 sur un récit de voyage de 1931 (collection The Plumebook Café)

ALBERT LONDRES.

C’était au Dahomey, Pana-Nova.
Avant nous [« nous » signifiant « les Français »], deux royaumes se partageaient le Dahomey.

l’un avait son roi sur la plateau d’Abomey
l’autre sur la lagune, à Porto-Novo

Même, le roi de la lagune, nous appela au secours contre Behanzin, son cousin du plateau.
Depuis, les noix de coco se sont renouvelées dans les palmeraies.
Behanzin est enterré et le successeur du souverain de la lagune ne se nomme plus que chef supérieur.

Un cortège à couper le souffle blanc

Jean Bouchaud « Le roi de la Nuit » aquarelle, vers 1933. Sourcing imahe : article-reportage « Les rois du Dahomey » publié dans le magazine L’ILLUSTRATION du 28 avril 1934 sur un récit de voyage de 1931 (collection The Plumebook Café)

Jean Bouchaud « Le roi de la Nuit » aquarelle, vers 1933. Sourcing imahe : article-reportage « Les rois du Dahomey » publié dans le magazine L’ILLUSTRATION du 28 avril 1934 sur un récit de voyage de 1931 (collection The Plumebook Café)

ALBRT LONDRES / SUITE 1.

Un roi, cependant, a résisté au raz de marée européen: c’est le Zounan, autrement dit le Roi de la Nuit.
Quelles sont ses fonctions?
Son titre seul nous indique qu’elles doivent être assez obscures.
Du temps du royaume de Porto-Novo, le Zounan était chargé de faire respecter le bon ordre du coucher au lever du soleil.
Gouvernant au grand jour, la France ne semble pas avoir dépossédé le représentant de la nuit. Quoi qu’il en soit, il règne encore.
Il convenait de faire sa connaissance.
– Quand voulez-vous le convoquer ? demanda M. Fourn (non seulement gouverneur du Dahomey mais un peu Dahoméen puisque depuis trente ans il commandait dans le pays…)..
– Cet après-midi, à trois heures.
– Y pensez-vous? Le Roi de la Nuit ne sort pas l’après-midi. Tout ce qu’il peut faire, c’est d’arriver entre chien et loup.
On choisit 6h25.
Le soir même nous attendions Sa Majesté dans le jardin du gouvernement. Un peu après 6h15 nous entendîmes un bruit de voix : un cortège montait la grande avenue de la capitale.
Le gouverneur Fourn tirait sur sa moustache et me regardait du coin de l’œil. Le cortège se précisa.
Sept nègres nus, des grands et des petits, étaient attelés à des brancards, faisant les chevaux. C’était un fiacre qui avançait.
Sur le siège, remplaçant le cocher, deux petites Noires, poitrine ferme et nue, tenant entre leurs seins l’une un vase d’argent, l’autre un brûle-parfum.
A l’endroit où les collignons mettaient leur fouet : un drapeau français.
A gauche, la lanterne aux verres peints en bleu était éclairée. Quelques parapluies abritaient le toit de la guimbarde. Tout autour et poussant au derrière, une nombreuse clientèle s’agitait.
La folle voiture fit crisser le gravier du jardin et s’arrêta.
Les stores des deux portières étaient tirés. On aurait dit le fiacre de l’adultère.
Nous attendîmes.
Rien ne bougeait dans le coffre.
– Il ne fait pas encore assez nuit, dit le gouverneur.

Un des clients se glissa sous le véhicule et frappa contre le plancher. J’ai pensé qu’il entendait signifier au roi que Sa Majesté était arrivée. Silence.
– Il doit se donner un coup de peigne; il est très coquet.
Alors une toux impérative ébranla le «sapin». Les gens se précipitèrent. Les parapluies accoururent. Une jeunesse qui portait le sabre royal horizontalement sur son ventre se rangea.
La. portière s’ouvrit : Zounan Mêdjé dit le Zounan, roi de la Nuit, apparut.

La cité des mœurs rouge sang

Jean Bouchaud « Cour et salle d’ateente du palais royal à Abomey » aquarelle, vers 1933. Sourcing imahe : article-reportage « Les rois du Dahomey » publié dans le magazine L’ILLUSTRATION du 28 avril 1934 sur un récit de voyage de 1931 (collection The Plumebook Café)

Jean Bouchaud « Cour et salle d’ateente du palais royal à Abomey » aquarelle, vers 1933. Sourcing imahe : article-reportage « Les rois du Dahomey » publié dans le magazine L’ILLUSTRATION du 28 avril 1934 sur un récit de voyage de 1931 (collection The Plumebook Café)

ALBRT LONDRES / SUITE 2.

La jeunesse au sabre et la jeunesse au brûle-parfum l’entourèrent; l’une était sa fille, l’autre sa femme préférée. Ainsi flanqué, lentement, le vieillard s’avança entre deux séduisantes poitrines. Coiffé d’un bicorne à haute plume, revêtu d’une lourde robe de velours vert broché d’argent, l’épaule drapée d’une toge jaune, tout en regardant ses sandales argentées, il soufflait violemment du nez dans sa courte barbe blanche à deux pointes.
– Bonsoir! Zounan, dit le gouverneur.
Il fallait bien se garder de lui dire bonjour!
Et l’on pénétra dans un salon particulier.
Le premier contact n’allait être pour ainsi dire que visuel. C’était la visite protocolaire.
– Comment va le pays? lui demanda le gouverneur.
– Il va bien, très bien.
– Et ta santé, Zounan ?
– Je souhaite chaque soir qu’elle vaille la tienne.
On échangea quelques autres petits propos du même genre. Puis un boy passa les coupes de champagne. Le roi sortit un grand mouchoir, s’en voila le visage et, derrière ce paravent, il but. Quand il s’abreuve ou se nourrit, personne ne doit contempler la royale face. Son gosier était moins discret, de sorte qu’on l’entendait si l’on ne le voyait.
Il nous dit qu’il serait très honoré de nous recevoir en son domicile.
– Eh bien ! C’est entendu, Zounan, fit le gouverneur. Nous irons te voir demain matin à dix heures.
Une joie orgueilleuse éclaira son visage. On le reconduisit à son fiacre, et, cahotant, geignant, la vieille chose roulante s’éloigna, aux flambeaux.

Albert Londres TERRE D’ÉBÈNE, chap. XXIV. LE ROI DE LA NUIT
1929

Retrouver le Dahomey-Bénin sur le blog

La distinction

Au pays des Ogres

Vue d’avion

 

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