Autour de la transgression

INTRO.  Inutile d’attendre d’une société qu’elle transgresse les lois, les règles, les codes et les tabous sur lesquels elle s’appuie pour réguler son fonctionnement et contraindre (par la force si nécessaire) les rebelles à rentrer dans le rang.

La transgression est le propre des individus (seuls ou regroupés) qui se perçoivent comme des déclassés. Ne sont pas prêts à suivre les lignes de démarcation tracées par d’autres, préférant se laisser guider par leur intelligence.

Les codes de l’art

Roy Lichtenstein « Nus au ballon de plage », 1994. Sourcing image : quotidien « Le Monde » du 4 juillet 2013 (archives Vert et Plume)

Non loin du Centre Pompidou, les jeunes filles de Paris-Plage jouaient au ballon dans des tenues plus conventionnelles, preuve que les idées des artistes ne reflétaient pas les pratiques populaires.

Exception faite de leurs cheveux colorés en blond, les jeunes Américaines de Lichtenstein, qui jouent nues au ballon sur la plage, ont davantage à voir avec l’Antiquité grecque qu’avec l’Amérique ou la France, pays dans lequel elles étaient exposées durant l’été 2013.

En vérité, elles se conforment à la règle qui impose aux artistes de ne pas représenter les poils du pubis (ou si peu quand il s’agit du nu masculin), qui ont nécessairement une connotation sexuelle.

Dès lors que la sexualité s’immisce dans l’esthétique, l’œuvre court le risque d’être cataloguée au registre de la pornographie et d’être censurée par le politiquement correct.

C’est l’abondance des poils pubiens qui choque les amateurs d’art, tandis que leur absence permet au visiteur d’un musée de contempler longuement une femme nue sans passer pour un obsédé.

« L’Origine du monde », le désormais célèbre tableau peint en 1866 par Gustave Courbet lui avait été commandé par un collectionneur ottoman qui avai enfermée la toile dans son cabinet secret.

Les codes de la féminité

Institut Hamomar de Parius « Les poils superflus », publicité (1931). Sourcing image : magazine L’ILLUSTRATION », n° daté 18 juin 1931 (collection Vert et Plume)

Il existe encore des femmes dont on voit, lorsqu’elles portent des robes d’été, qu’elles n’accordent aucune importance aux poils hirsutes qui jaillissent de leurs aisselles.
Nombre d’hommes sont de la même manière indifférents aux poils qui sortent de leur nez ou de leurs oreilles comme de mauvaises herbes.

L’idée est largement répandue à travers le monde qu’une femme, sans barbe ni moustache, débarrassée de ses poils sur les jambes et les aisselles, est plus attirante pour les  hommes qu’une femme poilue.

Certains apprécieront qu’elle aille jusqu’à ressembler à un jeune garçon plutôt qu’une femme installée dans les stéréotypes de la féminité.

Les femmes attirées par des personnes du même sexe obéiront à des critères, généralement ignorés et déformés pour mieux les ridiculiser. Leur expérience constitue de toute évidence une transgression dans la mesure où elles tournent délibérément le dos aux hommes. Lesquels pensent au contraire qu’ils vont les attirer, ou sont persuadés qu’elles ont pour principal utilité de satisfaire leur libido.

Les femmes coupables de transgression sont plus sévèrement châtiées que les hommes, dans la mesure où leur statut est traditionnellement attaché à la représentation de l’obéissance. Les rebelles sont des hommes. D’une femme on souligne qu’elle est rebelle comme on dirait qu’elle est jolie.

Les codes de la religion

Photographe inconnu « Pathan se faisant raser les aisselles », vers 1975-1980. Sourcing image : André Singer « Les gardiens des monts pakistanais – les Pathans », éditions Time-Life (1982). Image publiée dans le livre référencé ci-dessous (Bibliothèque Vert et Plume)

Il est amusant de penser que la religion la plus réactionnaire qui soit peut susciter de la part des hommes les plus machos des pratiques qui, sous d’autres cieux, traduiraient un comportement efféminé.

« En fonction du sens donné au poil à une période donnée, le pouvoir politique [quand il est autoritaire, et intervient dans la sphère privée – à l’exemple des pays gouvernés par un Etat obéissant aux lois religieuses -) imposera une marque pileuse d’obédience ».

Extrait de : introduction à l’Histoire du Poil aux éditions Belin (2011)

Les musulmans pratiquants s’accordent sur le fait que les poils sont impurs. Satan peut s’y cacher, dans le sens (à n’en pas douter) que les odeurs du corps s’attachent aux poils et contribuent pour une grande part (à condition d’y être sensible) à l’excitation sexuelle, pouvant conduire jusqu’aux limites de l’orgasme.

Le discours religieux quel qu’il soit reconnaît l’amour physique à la condition qu’il soit centré sur le désir de procréer. La recherche du plaisir est l’œuvre du démon. Le religieux va fustiger le poil qui retient les impuretés : les sécrétions du corps, en particulier la sueur qui accompagne l’effort physique et les états fébriles.

L’épilation des aisselles et du pubis, tant chez l’homme que chez la femme, limite les effets de la transpiration = élimine les odeurs plus sûrement que les déodorants..

Les codes de la virilité

The Blue Lantern Studio « Who am I ? / Qui suis-js? », illustration (1994). Sourcing image: réédition de “Tips for Teens”/ Conseils à l’adresse des adolescents de Benjamin Darling, 1966 (éditions Chronicle Books, San Francisco)

Les réactions des mâles à l’égard du poil évoluent avec l’âge, passant de la répugnance à leur sujet, à la joie de les voir pousser puis au regret de les perdre comme s’ils étaient devenus le symbole de leur vie qui s’éteint.

L’adolescent est tout à la fois perturbé et fier quand les premiers poils apparaissent sur son visage. Sa voix mue. S’il avait conservé une voix claire et un corps imberbe, les autres se seraient moqué de lui en le traitant de fille.

Un âge auquel les transgressions sont quasi impossibles tant le poids des autres est écrasant et la personnalité de chacun encore mal assurée.

Les adolescents, même quand ils s’appellent Rimbaud, ne font pas courir de grands risques à la société des conformistes.

Malheur aux vaincus ! Les garçons à problèmes savent qu’il vaut mieux pour eux faire semblant d’aimer le foot, les filles et venir au lycée en moto.

D’autres poils, dont l’adolescent trop prude ne parlera pas à ses camarades, ont commencé à orner son pubis. Ils sont plus longs et bouclés que ceux du visage.

L’idée de se rendre dans un salon de beauté pour une épilation intégrale ne lui sera suggérée par personne. « C’est par la correction que les hommes doivent plaire… mais ne te laisse pas aller à friser tes cheveux au petit fer, ni à polir tes jambes en les frottant avec la pierre ponce… Une beauté négligée sied aux hommes. (…) qu’aucun poil ne se dresse au creux de la narine (…). Tout le reste, laisse le faire aux hommes qui préfèrent les hommes. »

Ovide, « L’art d’aimer », an 1 après J.C. environ.

Les codes de la sexualité

Tono Stano / Agence VU « Le corps hygiéniste et juvénile », vers 2010. Sourcing image : illustration d’un article du quotidien « Le Monde » dénonçant « la tyrannie de l’épilation », mars 2010 (archives Vert et Plume)

Tono Stano/Agence VU « Le corps hygiéniste et juvénile », vers 2010. Sourcing image : illustration d’un article du quotidien « Le Monde » dénonçant « la tyrannie de l’épilation », mars 2010 (archives Vert et Plume)

Le conservatisme sur les sujets touchant, de près ou de loin, à là sexualité, ainsi que la violence des réactions, montrent à quel point le désir de transgression dans ce domaine menace la liberté de ceux qui l’expriment.

L’épilation prélude à la nuit de l’amour. Dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, l’épilation traditionnelle du pubis s’opère avec un mélange de sucre et de citron.

Cette pratique (chez la femme ou chez l’homme) accentue la nudité, accroît la volupté d’être possédé(e) en faisant éclore un sentiment étrange de vulnérabilité. Elle peut tout autant contribuer à exciter le désir du mâle dominant, conscient de la crainte qu’il fait naître chez la femme ou le garçon qu’il étreint, mais aussi de l’irrésistible attrait que les marques (exagérées par contraste) de sa force virile) vont exercer au point de balayer tous les obstacles et permettre d’atteindre l’orgasme.

Sans doute l’épilation du pubis, associée à celle de toutes les parties du corps participe-t-elle à un goût partagé par les deux partenaires pour une forme atténuée de cette transgression que constituent, dans une société travaillée par l’égalitarisme à tout crin, les rapports dominant / dominé.

Un sexe épilé chez l’homme exprime à lui seul une volonté de transgresser les tabous attachés à l’image du corps viril. L’expression d’un désir de féminité n’est pas incompatible avec l’exercice de la virilité mais il est d’abord narcisssique.

Les codes de la mode

Images extraites de plusieurs défilés de mode pour hommes, été 1998. Sourcing : archives Vert et Plume (VOGUE Hommes International & L’OFFICIEL Hommes)

Cette année-là, la chaleur avait encouragé les créateurs à dessiner des tenues légères et sexy pour les garçons.

L’idée que la mode puisse être transgressive serait juste si les couturiers avaient une réelle influence sur l’opinion. Le succès commercial d’un vêtement ou d’un parfum n’est pas le fruit d’une transgression mais le résultat d’une stratégie marketing développée par une agence et mise en œuvre par une bonne équipe commerciale. Tout le contraire de la transgression.

La mode est devenue une industrie qui répond à des objectifs de chiffre d’affaires et de rentabilité. S’ils ne sont pas atteints, le créateur est remplacé.

Les images et la mise en scène de la sexualité peuvent être mises au service de la mode. Parler dans ce cas de transgression est inapproprié. Plutôt un manquement délibéré auu bon goût revendiqué par les clientes des couturiers.

Flash infos artistes & thème

Roy Lichtenstein. 1923-1997. Peintre emblématique du Pop-Art américain.

Tono Stano.  Né en 1960 en Slovaquie. Photographe installé à Prague. Il est réputé pour ses photos de nus artistiques.

Tyrannie de l’épilation. Titre d’un article de Sylvie Kerviel et Macha Séry publié en oct. 2010 par « Le Monde ». Illustré par la photo de Tono Stano qui était sous titrée « Aujourd’hui [= chez une majorité de Françaises], le corps se doit d’être uniformisé, hygiéniste et juvénile ». Leur propos était à confronter à une histoire rapportée par les auteurs de « L’histoire du poil ». Celle d’un émir syrien qui s’était au XIIè siècle (au moment des Croisades) lié d’amitié avec un jeune seigneur Franc vivant dans son pays avec sa femme. Un jour, il proposa à son ami de découvrir en sa compagnie les hammams. Quelle ne fut pas la surprise du jeune Franc en voyant que les femmes livraient leur corps à une épilation intégrale pour plaire à leur mari ! De retour chez lui avec l’émir, il raconta à sa femme ce qu’il venait de voir et, éclatant de rire, lui suggéra de tenter l’expérience. On ne sait pas si elle accepta. Ainsi, à quelques 800 années d’écart, les mêmes pratiques suscitent les mêmes étonnements de la part de Français(es) ignorants de la diversité des cultures.

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