Autoportrait en oiseau

Ce corps dont il avait été si fier devenait au fil du temps un handicap. Au lieu de courir le monde, il passait désormais l’essentiel de son temps enfermé dans son appartement de la rue Visconti. Les tentures qu’il avait fait installer pour se protéger du bruit, et interdire à la lumière de pénétrer chez lui quand il dormait, alourdissaient l’obscurité à laquelle il s’abandonnait l’après-midi avec une certaine volupté.

Gaël Davrinche « Georges Washington », monotype (2007). Sourcing image: nouvelles acquisitions de l’artothèque d’Annecy (photo Vert et Plume, automne 2011)

Il recherchait un peintre qui ferait son portrait en gommant les rides de son visage et de son cou. Quand par hasard il se regardait dans la glace pour raser une barbe qui le faisait ressembler à un vieillard alors qu’il venait tout juste de prendre sa retraite, il voyait en face de lui une forme bizarre qui ressemblait davantage à un animal qu’à un être humain.

Un oiseau. Oui c’était ça. Un hibou ou une chouette. Un grèbe huppé peut-être. Il se souvenait en avoir dessiné un quand il visitait un musée d’histoire des Alpes, une région où il allait très souvent en vacances. Y penser le faisait sourire. Ressembler à un grèbe était un moindre mal. L’oiseau était drôle avec une houppette sur la tête. Il faudrait qu’il retrouve ce dessin pour le montrer à ses amis.

Parfois il avait honte de l’état dans lequel l’âge l’avait conduit. Il adressait à haute voix des reproches à son corps, le sommait de se ressaisir. Mais ce dernier faisait mine de ne rien entendre. C’était toujours à lui de trouver des réponses.

Il retournait dans la salle de bains, se déshabillait entièrement devant le grand miroir cette fois, et accusait son corps de trahison, espérant le vexer mais rien n’y faisait. En vérité il était condamné à vivre avec ce truc. Longtemps, puisque la médecine et la science en général faisaient chaque jour des progrès et promettaient aux vieux de durer davantage qu’ils ne l’avaient espéré quand ils étaient encore jeunes.

il se laissa tomber dans un fauteuil qui n’était pas là par hasard.

Autrefois le silence lui donnait le vertige. Il vivait jour et nuit avec de la musique, se relevant à 3 heures du matin pour baisser le son.

Il se laissa aller à la rêverie. Il embrassait des lèvres épaisses et sucrées, abandonnait sa bouche à une langue gourmande. Il pressait son sexe contre un ventre gonflé de désir. Quand il ferma les yeux, il sentit des mains caresser sa poitrine. Avec un seul doigt dressé comme un pinceau il dessina des labyrinthes sur le corps étendu d’une femme nue sous le soleil.

Demain il appellerait ce peintre dont on lui avait dit qu’il faisait des figures étranges. En se redressant, il se demanda combien pouvait coûter un portrait aujourd’hui.

Flash info artiste

A gauche : portrait de G.W. Washington, 1er Président des États-Unis (1789-1797). A droite : Gaël Davrinche « George Washington », monotype (2007). Sourcing image: nouvelles acquisitions de l’artothèque d’Annecy (photo Vert et Plume, automne 2011)

Gaël Davrinche. Artiste français diplômé en 2000 de l’école des Beaux-Arts de Paris. A peint de nombreux tableaux à partir de portraits anciens de personnages célèbres, comme ici celui de George Washington (pas de « s » à la fin en anglais…)

2 commentaires

  1. rolande gruffat

    je ne ferai qu’un commentaire pour cet article « EXCELLENT »

  2. Plumebook Café

    Merci de ce compliment.
    Mieux vaut, n’est-ce pas, s’amuser de la vieillesse que de s’appesantir à son sujet. La remarque vaut aussi, pour la jeunesse, que l’on prétend tour à tour sacrifiée, mal aimée ou incomprise.
    A bientôt sur le blog de Vert et Plume !

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