Au seuil de l’âge adulte

Fin des fifties / début des sixties. Le collège est à l’extérieur du bourg. Perché sur une butte herbeuse. Des allées bordées de tilleuls qui attendent le retour du printemps. Des prêtres en soutane lisent leur bréviaire en marchant. Leurs lèvres remuent, preuve qu’ils communiquent avec Dieu.

Autrefois surnommé la « petite Sorbonne », l’établissement avait été voulu par ses fondateurs comme un symbole de la supériorité des choses de l’esprit sur les autres activités humaines. Une idée à laquelle il adhère, à laquelle il croit encore. Ce ne sont ni les discours des hommes politiques ni ceux des hommes d’affaires qui pourront l’en dissuader.

Une journée en France

Seb.M. - dessin, 2011. Sourcing image : exposition à la librairie l'Ếchappée Belle ****, Sète (à proximité des anciennes Halles). Photo Vert et Plume, sept.2011

Le dessin était sous verre. Difficile à photographier sans reflet. Pour cette raison, certains textes autour du portrait ne sont pas lisibles en totalité. C’est un souvenir de cette librairie installée dans une maison du vieux Sète, si étroite et si profonde qu’elle fait songer à une poupée russe, ne dévoilant ses secrets qu’à ceux qui vont au bout des choses.

Suite. Quand on quitte le bourg de T. en direction des stations de sports d’hiver, on ne voit que le collège. Au-dessus de lui commence la forêt. Sa masse fait songer à une énorme météorite tombée du ciel entre le Moyen-âge et l’ère gothique.

Un bâtiment flanqué sur le côté gauche, quand on le regarde de face, d’une chapelle digne des collèges anglais. Chaque matin les élèves s’y rendent à tour de rôle pour servir la messe. En cachette dans la sacristie ils aspirent les dernières gouttes du vin qui rougit le cul des burettes. Quand on l’avale il a le goût délicieux du péché.

Réfectoire et dortoirs sont rassemblés dans l’aile droite. C’est aussi là que vivent les sœurs en charge de la cuisine, du ménage, du linge et de l’infirmerie. Les dortoirs ressemblent à ceux des vieux hôpitaux avec des rangées de lits en métal recouverts de draps blancs. Avant de monter se coucher, les élèves à genoux sur les bancs en bois des études récitent le chapelet à voix haute. Des dizaines de Je-vous-salue-Marie interrompues par un Notre-Père-qui-êtes-aux-Cieux. Dans l’étude des grands, les garçons s’observent et font des grimaces dès que le surveillant baisse les paupières. Histoire de montrer qu’ils n’ont plus peur de Dieu depuis qu’une couronne de poils trône au-dessus de leur sexe.

Au centre de la façade, l’escalier d’honneur qu’aucun élève n’est autorisé à emprunter les jours ordinaires. En surplomb, une statue de saint-Joseph, celui qui coupe du bois que le petit Jésus monte au grenier. Le saint est à l’abri de la neige et du vent à l’intérieur d’une niche où ils réussiront un jour à grimper pour l’affubler d’un bonnet et d’une écharpe, avant d’être renvoyés.

Pierre Joubert « Dans les yeux, mon garçon ! », 1931. Sourcing image : « Badge d’Or, 60 ans de dessins pour le scoutisme ». Éditions de l’Orme Rond, 1982 (bibliothèque Vert et Plume)

Suite.  Les professeurs sont des prêtres séculiers  qui ont leur chambre dans le bâtiment central. La nuit, l’un d’entre eux qui passe pour un original écoute de la musique classique, les fenêtres grandes-ouvertes. Un autre corrige les copies de ses élèves et souvent celles d’autres classes. Il fume tellement que l’odeur du tabac imprègne le papier que les élèves reniflent en rêvant au jour où ils seront eux aussi autorisés à cloper.

Certains professeurs, de langues ou de français, sont des laïcs qui suppléent au manque d’effectifs. Il y a un Français qui connaît par cœur les définitions du Petit Larousse et un Américain qui porte la grosse chevalière de son université au doigt.

Les garçons ont une blouse grise par-dessus leurs vêtements, culottes courtes ou pantalon, chemise avec ou sans pull selon la saison. Chacun essaie à sa façon de transgresser le port obligatoire de ce vêtement qu’ont aussi sur eux les instituteurs, les épiciers et le quincailler du bourg. Un élève la déboutonne dès qu’il sort en récréation et oublie volontairement de la refermer lorsque la sonnerie retentit.  Un autre défait les deux premiers boutons ou les deux derniers, une tenue plus commode pour glisser les mains dans les poches.

Dès la Troisième, les élèves songent à un embarquement pour Cythère. Ils évoquent la silhouette des filles qu’ils aperçoivent dans la rue le jeudi après-midi ou en vacances. Ils rêvent du jour où ils seront au lycée dans les classes de Terminale qui depuis peu sont mixtes.

1er anniversaire de la Légion des Combattants, Annecy (31 zoût 1941). Sourcing image : "La vie quotidienne à Annecy pendant la guerre, 1939-1945", éditions La Fontaine de Siloé (2005). Bibliothèque Vert et Plume

Fin. Ils ne croient plus beaucoup à la religion. Ce qu’ils apprennent sur le comportement des catholiques durant l’Occupation donne à certains la nausée. Une Église indifférente à ce qui se passait, comme si les Allemands avaient en quelque sorte été le bras armé de l’Archange venu au nom de Dieu punir les Français des crimes commis depuis la Révolution.

Ces garçons-là comprennent sans le dire ouvertement que la France des livres n’existe pas. Un idéal désormais trop éloigné de la réalité. Tout au plus s’agit-il d’une cohabitation d’intérêts contraires qui règlent leurs comptes en silence et ne pensent qu’à une chose : voir l’autre disparaître. Après les communistes, les Juifs, les Arabes, à qui le tour ?

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