Athènes Graffiti

Étonnante liberté ou art de vivre à la grecque ?

Athènes, quartier Exarhia près de la rue Benaki, juin 2011. Sourcing image : photo Vert et Plume

La vie débordait des maisons, s’installait sur les trottoirs, s’exprimait sur les façades et les piliers des arcades.

La Grèce ne faisait plus parler d’elle qu’à travers la faillite de son système économique. Pourtant les touristes, empêchés de se rendre dans nombre de pays du pourtour de la Méditerranée où les révoltes populaires avaient éclaté, se pressaient à Athènes et sur les îles grecques.

Guillaume et Charlotte Ducamp qui venaient ici pour la première fois furent frappés en arrivant par la sérénité qui régnait dans la capitale, l’amabilité des personnes auxquelles ils avaient à faire, la ressemblance des lieux périphériques qu’ils traversaient avec ceux de n’importe quelle autre grande ville européenne. Autoroutes, péages, zones industrielles, panneaux publicitaires, circulation automobile intense et bientôt les immeubles, la ville centre qui commençait.

L’art a le don de guérir celui qui s’exprime et de consoler celui qui le regarde

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"Hommes barbus et Hétaïres", env.430 avant J.-C. Stamnos antique à figures rouges de Polygnote (détail). Sourcing image : "Eros en Grèce", photographies d'Antonia Mulas (éditions Robert Laffont, 1976). Bibliothèque Vert et Plume

Les artistes ont toujours utilisé leur talent pour transmettre leur vision du monde à un public plus large que le cercle étroit des amis qui fréquentent leur atelier.

Le chauffeur de taxi parvint au pied de l’hôtel et fit une manoeuvre pour s’introduire en marche arrière dans le raidillon étroit qui donnait accès à l’entrée principale. Ainsi Charlotte n’eut-elle aucun mal à tirer sa valise jusqu’au comptoir de la réception où un homme affable les attendait pour les conduire à leur chambre « avec vue sur l’Acropole » qui était dans le bâtiment voisin. Guillaume qui avait effectué la réservation via internet fut heureux de constater qu’elle était plus confortable que ce qu’il avait imaginé, pour un prix plus avantageux qu’en France. Ils se déshabillèrent, prirent une douche et réfléchirent avant de s’endormir au programme du lendemain.

Communiquer ne signifie pas nécessairement informer

Couverture de Libération, 16 juin 2011 (archives Vert et Plume)

Des nouvelles alrmantes leur parvenaient de la France lointaine.

Ils achetaient chaque jour « Le Monde » et « Libération » qui arrivaient de France par avion, étaient disponibles partout où ils allaient, à un prix beaucoup plus élevé que d’ordinaire. « A cause des frais de transport », leur répondit-on quand ils s’en étonnèrent. Ils étaient assez naïfs pour penser qu’un même article était vendu partout au même prix à l’intérieur de l’Union Européenne. Ce ne fut pas la seule chose qui les surprit. Beaucoup de taxis n’avaient pas de compteur et ils devaient imposer leur prix avant de monter à bord, les restaurateurs prétendaient que leur machine de paiement par carte était en panne et leur indiquait le distributeur où ils pouvaient aller retirer le cash nécessaire. L’agence de voyage où ils achetèrent leurs billets de ferry leur offrit une remise s’ils payaient en espèces. Tout était bon pour dissimuler son chiffre d’affaires au fisc et échapper autant que faire se pouvait à l’impôt.

Nos deux voyageurs s’accoutumaient à leur nouvelle  vie

Athènes, rue Benaki au pied de la colline Strafi, juin 2011. Sourcing image : photo Vert et Plume

Ils fuyaient les Français, ne voulaient voir que des Grecs. A plusieurs reprises, Charlotte dit que les garçons au teint mat et aux cheveux bouclés lui rappelaient les personnages des »Mille et une nuits » de Pasolini.

Ils virent à la télévision les images de la dernière manifestation qui avait eu lieu dans les rues d’Athènes. Plus tard ils lurent les commentaires de « Libération ». Guillaume ne put s’empêcher de sourire en relevant cette phrase tirée de l’interview d’un manifestant : « On est là pour dire non à la politique d’austérité. » C’était devenu un inter-titre à l’intention du lecteur français pour lui montrant que d’autres citoyens en Europe étaient dans le même cas que lui et n’entendaient pas se laisser faire. Le but principal n’était pas d’enquêter sur le système économique de la Grèce ni de rendre compte du bien-fondé des protestations qui s’exprimaient, encore moins d’analyser les responsabilités de la classe politique et les causes de son inaction, mais de faire passer un message perceptible par des Français. Guillaume réalisa que l’actualité grecque n’intéressait les journalistes de son pays que pour étayer leurs arguments au sujet de la politique française, les uns pour soutenir l’action du gouvernement en insistant sur la faillite financière, les autres pour la remettre en question en mettant en avant la souffrance du peuple.

Athènes, rue Benaki dans le quartier Exarhia, juin 2011. Sourcing image : photo Vert et Plume

Certains murs comme celui-ci ressemblaient à un collage. A découper et mettre à l’abri, comme les œuvres d’art que l’on exhume d’un site de fouilles archéologiques.

Il y avait beaucoup de policiers dans les rues d’Athènes, surtout à proximité des bâtiments officiels et des sites touristiques les plus fréquentés. De jeunes hommes et femmes en uniforme qu’il était facile d’aborder pour demander un renseignement en anglais. Assez extraordinaire de constater qu’à peu près tout le monde ici était capable de s’exprimer en anglais, une chose inconcevable en France. Les Grecs des classes moyennes, ceux qui possèdent un taxi, un petit restaurant, un mini-market, une agence de voyage, une chambre ou un studio à louer, un morceau de plage où planter des parasols et installer des matelas, un grenier transformable en boîte de nuit, tous ceux-là vivent du tourisme durant une bonne partie de l’année. Pour cette raison, ils sont accueillants et polyglottes et débrouillards.

Ils se nourrissaient de poisson, d’épinards et de mouton grillé

Athènes, rue Benaki dans le quartier Exarhia, juin 2011. Sourcing image : photo Vert et Plume

Exarrhia faisait penser à un temps de bohème disparue de l’Europe moderne, particulièrement de la France aseptisée, dont il fallait profiter.

Charlotte ne s’étonna pas de lire dans son guide Michelin que le quartier d’Exarhia était celui des étudiants et des marginaux. Sur le chemin qu’elle empruntait avec Guillaume pour se rendre au musée archéologique, elle avait remarqué à plusieurs reprises des zombies qui lui faisaient penser à des drogués.

Athènes, quartier Exarhia près de la rue Benaki, juin 2011. Sourcing image : photo Vert et Plume

Autant que les graffiti, les plantes vertes et les fleurs, arrosées consciencieusement par les habitants, sont caractéristique du quartier.

Impossible pourtant de ne pas succomber au charme des rues où des arbres, invisibles de loin, poussaient au milieu de la chaussée et procuraient de la fraîcheur aux habitants. Le charme des terrasses de cafés ouverts jusque tard le soir, des maisons à terrasses superposées où des couples dînaient ou buvaient un verre en se racontant des histoires. Et partout ces façades recouvertes de graffiti dont les habitants paraissaient s’accommoder. Le propriétaire de l’hôtel où Guillaume et Charlotte logeaient avait repeint récemment le mur où était l’entrée de son établissement, mais à part lui personne ne tentait de faire disparaître dessins et inscriptions en tous genres dont on ignorait les noms des artistes.

Athènes, quartier Exarhia près de la rue Benaki, juin 2011. Sourcing image : photo Vert et Plum

Les jours de marché, les rues étaient si sales  après le départ des maraîchers que les habitants nettoyaient les trottoirs tandis que les éboueurs s’occupaient de la chaussée.

Sous bien des aspects, Athènes et ses habitants paraissaient à Guillaume plus proches du Moyen-Orient que de l’Europe. Beaucoup d’habitudes grecques rappellent celles des Stambouliotes et des lLbanais. Leur mode de vie tourné vers l’extérieur, leurs habitudes alimentaires, leur musique, leur goût prononcé pour la danse et la fête, leur sens du commerce et des affaires.
Rarement, se disait Guillaume, l’image médiatique d’un pays aura été aussi éloignée de la réalité. Parler de la Grèce comme on le fait en France aujourd’hui revient à ignorer l’histoire de ce pays, son imbrication avec celle de la Turquie, cet air de famille avec le Liban et la Syrie. Rien n’est aussi regrettable que l’amnésie qui a frappé les Français à propos des relations millénaires entre l’Europe et le Proche-Orient que les historiens d’art et les passionnés de littérature sont les seuls à continuer de célébrer.

L’antique en péril, entre restauration et frénésie du tourisme de masse

"Nelly's ionic capital and the N.E. corner of the Parthenon", 1925-1837. Sourcing image : Musée Benaki, archives photographiques (Athènes). Collection Vert et Plume, juin 2011

Mieux valait contempler les restes de l’Acropole sur les anciennes peintures et photographies du musée Benaki qu’en vrai.

Guillaume regrettait d’être incapable de comprendre ce que ces artistes de rue avaient écrit sur les murs. Charlotte et lui n’entendaient rien au grec modernema. Ils n’avaient aucun mal à lire les lettres. Ils avaient pris l’habitude, d’autant que le nom de la plupart des rues et des lieux figuraient dans les deux alphabets latin et grec, permettant de saisir rapidement le sens et la prononciation des caractères. Mais il était impossible de lire une phrase, encore moins de comprendre les débats à l’assemblée nationale qui étaient retransmis par la télévision.

Athènes, rue Benaki dans le quartier Exarhia, juin 2011. Sourcing image : photo Vert et Plume

Le cosmopolitisme plutôt que le multiculturalisme

Athènes, porte ouverte sur l’Orient dont l’Europe moderne voudrait se défaire comme un professeur écarte de sa classe l’élève doué mais dilettante qui perturbe l’ordre établi.

Plaidoyer en faveur du cosmopolitisme

Le cosmopolitisme vaut mieux que le multiculturalisme qui est une hypocrisie politique. Le cosmopolite ne renie pas ses origines, pourtant il se fond dans le pays qu’il habite. Les Grecs ont l’esprit cosmopolite. Ils sont installés dans de nombreux pays à travers le monde, particulièrement en Afrique (Afrique du sud incluse) où ils détiennent des fortunes importantes. La Grèce elle-même n’est pas un hexagone monolithique. Elle est fractionnée en une multitude d’îles de toutes tailles reliées entre elles par d’incessantes allées et venues de ferries et d’avions. C’est un pays où les habitants n’ont rien perdus du goût de leurs lointains ancêtres pour les voyages et l’aventure.

DÉFINITION. Le Robert (1972)Cosmopolitisme. n.m. (1842). Disposition à vivre en cosmopolite, état d’esprit des cosmopolites.  Cosmopolite, n. (1560). Celui, celle qui se considère comme citoyen du monde. – Par ext. Celui, celle qui vit dans un pays tantôt dans un autre, et qui adopte facilement les mœurs et les usages du pays qu’il habite. Adj. Existence, vie cosmopolite, moeurs cosmopolites, quartier cosmopolite. ANT.- Patriote, autochtone, sujet, citoyen.

Athènes, rue Benaki dans le quartier Exarhia, juin 2011. Sourcing image : photo Vert et Plume

« Enfin l’humanisme est aussi quelque chose d’entièrement différent du cosmopolitisme, simple désir de jouir des avantages de toutes les nations et de toutes leurs cultures, et énéralement exempt de tout dogmatisme moral. »
Julien Benda
« La trahison des clercs = mod. des intellectuels. », éditions Grasset (1927). Ré-édité par J.J. Pauvert en 1965 (bibliothèque Vert et Plume, 1972)

Bien sûr, le quartier Exarhia n’était pas représentatif de l’ensemble de la capitale. D’ailleurs beaucoup d’Athéniens ou de visiteurs le trouvaient sale ou trop bohème à leur goût. Les touristes n’y étaient pas si nombreux sauf autour du musée archéologique. Ils préféraient le site mythique de l’Acropole et ses boutiques de petits marchands qui vendaient des temples et des Cariatides miniatures made in China. Impossible, sauf dans l’esprit des professeurs qui accompagnaient des groupes de jeunes étudiants américains, d’imaginer à quoi la vie des anciens Grecs avait pu ressembler et de comprendre pourquoi la culture occidentale y avait puisé une bonne part de son intelligence et de sa poésie.

« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage… » [*]

Athènes, cour de l'Institut Polytechnique (jouxtant le Musée archéologique), juin 2011. Sourcing image : photo Vert et Plume

Un petit air de déjà vu, dans le style bâtiment occupé par des étudiants en révolte

Nos deux voyageurs ne s’attendaient pas du tout à découvrir Athènes sous l’angle qui avait été le leur. Jamais ils n’avaient éprouvé les craintes ni les gènes dont leurs amis leur avaient parlé avant leur départ. Ils n’avaient pas non plus souffert de la circulation, s’étaient déplacés à pied sous le soleil et la pluie, n’empruntant que rarement un taxi et jamais le métro. Les distances qui effrayaient les Grecs ne leur faisaient pas peur. Charlotte qui marchait en tête sans lâcher son plan de la ville avait appris à se repérer, ce qui ne manqua pas d’étonner Guillaume pour une fois perdu dans une ville dont le relief le désorientait.

[*] Joachim du Bellay (1522-1560)

Athènes, quartier Exarhia près de la rue Benaki, juin 2011. Sourcing image : photo Vert et Plume

Plus téméraires que le poète, qui pleurait sa pauvre maison, nos deux voyageurs songeaient déjà à l’air marin qui frapperait leur visage et déposerait du sel sur leurs lèvres quand ils guetteraient depuis la proue du bateau le rivage des îles.

Guillaume et Charlotte apprécièrent de s’installer le soir sur la terrasse attenante à leur chambre d’hôtel pour contempler le coucher du soleil. Charlotte y  faisait sécher ses petites culottes qu’elle accrochait à la balustre en métal sauf les soirs de grand vent. Ils furent surpris par le calme d’Athènes que l’on disait bruyante, et dormirent avec leur fenêtre grande ouverte plutôt qu’avec la clim.
Sur la terrasse voisine, deux jeunes Français  qui venaient d’arriver parlaient du temps qu’il faisait dans la capitale, espérant davantage de soleil quand ils seraient dans les îles.

Ils embarquèrent pour Mykonos où les mœurs, disait-on, étaient légères

"Satyre ithyphallique", coupe attique à figure noire (VIè siècle avant J.-C.).Musée Benaki, Athènes. Sourcing image : photo Vert et Plume, juin 2011

… Quelque chose qui ranime le souvenir chez tous ceux qui ont été amoureux et instruire ceux qui ne l’ont pas été… »
Longus, « Daphnis et Chloé » (IIIè siècle de notre ère)

Flash info artistes et écrivains

Julien Benda. Écrivain français (1867-1956. Collaborateur de la N.R.F. (de Gaston Gallimard), il avait rejoint Carcassonne avec les autres au moment de la débâcle de juin 1940. Alors âgé de 72 ans, l’écrivain posait problème parce qu’il était juif. Son essai « La trahison des clercs » accusait les intellectuels d’avoir déserté le champ de la pensée abstraite pour se perdre dans celui de s passions politiques (la race, la nation, la classe), d’avoir manqué à leurs devoirs en n’obéissant qu’à leurs préjugés. Plaidant pour la défense de la culture contre le fascisme, Benda était haï par les milieux de droite et d’extrême droite. Devant le scandale que provoque son maintien dans l’équipe de la N.R.F., Gaston Gallimard décida de se séparer de lui. Il passera le reste de la guerre dans la clandestinité, près de Toulouse. (source : « Le Monde – Chroniques d’e l’été 40 », juill.2010.
Figure noire / figure rouge. Lire l’article : Couleurs du corps
L
ongus. Sophiste grec du IIIè siècle. Auteur de « Daphnis et Chloé », célèbre histoire d’amour.

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