Annecy, sur les pas d’Albert Besnard

Albert Besnard (1849-1934), peintre français illustre à son époque est un inconnu. Sa femme et lui étaient tombés amoureux d’Annecy (une rue porte encore son nom), et surtout du site de Talloires où ils firent construire une belle demeure au bord du lac que l’on peut admirer depuis l’eau en nageant.
Il a aussi écrit un livre  intitulé « Annecy » publié quatre ans avant sa mort, d’où est tirét le texte de cet article. 
Dans le dernier chapitre il relate ses souvenirs de Talloires.
L’extrait de texte sur Annecy est piquant, tant il met en lumière le profond fossé entre la vie en Haute-Savoie à la fin du 19e-début 20e et celle qu’on y mène aujourd’hui.
Oui Albert Besnard est mort, la campagne, la marche en plaine et l’architecture savoyarde aussi.

Un univers où hommes et animaux se connaissent

J. Blériot « Le port d’Annecy », fin du 19e siècle (gravure éditée par A. Perrin, Chambéry). Sourcing image : Ville d’Annecy, carnets d’archives municipales « Histoires d’Eaux » (bibliothèque The Plumebook Café, 2014)
J. Blériot « Le port d’Annecy », fin du 19e siècle (gravure éditée par A. Perrin, Chambéry). Sourcing image : Ville d’Annecy, carnets d’archives municipales « Histoires d’Eaux » (bibliothèque The Plumebook Café, 2014)
 
La campagne est partout présente dans la ville. La chaussée n’est pas goudronnée. On aperçoit sur la droite un paysan en blouse qui semble revenir du marché. Dans le port, le bateau à vapeur côtoie les embarcations à voile transportant des marchandises, comme celles qui attendent au 1er plan dans une charrette dételée.                                                                       
 
Albert Besnard est un Parisien. Il passe l’été dans sa maison de Talloires. Ce matin, il a emprunté le bateau, qui fait quatre rotations par jour sur le lac, pour venir à Annecy. Se distraire. Il marche dans la vieille ville, s’intéresse aux effets de la lumière sur les choses. Il s’assied à la terrasse d’un café. Sous les arcades. Il y a du monde dans les rues. Il fait beau. C’est un jour de marché. Les paysans sont venus nombreux à la ville. Sur le bateau, il a vu des dames de la campagne qui avaient deslégumes à vendre dans la main..
ALBERT BESNARD. « Pour rejoindre la grande route, celle du retour à Talloires, il me faut repasser sur les nombreux petits ponts qui franchissent le Thiou et ses affluents. Le courant rapide des eaux qui s’échappent du lac menaçait les fondations de toutes ces vieilles maisons; les voilà pour cette fois quittes• de tout risque d’inondation. Car la municipalité les a remises à neuf. 
 
G.L. Arlaud « Le château des ducs de Genevois-Nemours, 12e-16e siècles » et l’entrée du canal du Thiou. Sourcing image : « Talloires et le lac d’Annecy » éditions G.L. Arlaud, 1928 (bibliothèque The Plumebook Café

G.L. Arlaud « Le château des ducs de Genevois-Nemours, 12e-16e siècles » et l’entrée du canal du Thiou. Sourcing image : « Talloires et le lac d’Annecy » éditions G.L. Arlaud, 1928 (bibliothèque The Plumebook Café

« Canaux et monuments annéciens ». En haut le canal du Vassé qui rejoint le Thiou en aval, en bas celui du Thiou qui rejoint le Fier en aval. Sourcing image : Annecy Municipal n°87, avril 1988 (archives The Plumebook Café)
« Canaux et monuments annéciens ». En haut le canal du Vassé qui rejoint le Thiou en aval, en bas celui du Thiou qui rejoint le Fier en aval. Sourcing image : Annecy Municipal n°87, avril 1988 (archives The Plumebook Café)
ALBERT BESNARD. « Les paysans qui encombraient le marché ont maintenant rassemblé leurs voitures dans la rue Royale. Avant d’y prendre place, ils tâchent de persuader les veaux et les cochons qu’ils ont achetés d’y prendre place. Ils ont fort à faire. Enfin tout ce monde se case et s’écoule par la belle route ombragée du Paquier, vers Menthon-Saint-Bernard, Talloires et Faverges, d’où l’on gagne la haute montagne.
Albert Besnard « Paysage du lac », Annecy (fin du 19e siècle). Eau forte, 235 x 14.9 cm. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Avec vue sur le lac, regards sur les lacs alpins du 18e siècle à nos jours »,

Albert Besnard « Paysage du lac », Annecy (fin du 19e siècle). Eau forte, 235 x 14.9 cm. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Avec vue sur le lac, regards sur les lacs alpins du 18e siècle à nos jours » au Palais de l’Isle, Annecy (été 2009). Bibliothèque The Plumebook Café,

Le chemin est long avec une vache au bout d’un fil

ALBERT BESNARD. « De chaque rue, de chaque avenue, sortent des groupes de paysans. Les uns ont acheté des denrées, les autres des bestiaux. Beaucoup sont descendus des blondes solitudes alpestres et y retournent à pied, la sacoche pleine de monnaie. Le chemin est long avec une vache au bout d’une corde. Ceux qui ont acheté de jeunes bêtes les mettent derrière le siège de la voiture, où il y a une place pour elles. 

Les pourceaux ont des mines de gamins révoltés

Les pourceaux, malgré leur groin, ont des mines de gamins révoltés; ils sont turbulents; on ne peut les faire taire; à chaque passage d’auto, ils se bousculent, comme épouvantés par l’apparition d’un sinistre. Les bêlements des agneaux sont attendrissants. Les mères vont à pied, pauvres femelles massées les unes contre les autres comme des captives, autour du char qui transporte leur progéniture… 

Dans les foules composées d’animaux…

Dans les foules composées d’animaux, je cherche toujours un âne. Je n’en vois jamais. N’en fait-on plus? On me dit qu’ils sont devenus très chers et que leur travail n’est pas assez rémunérateur. Quel malheur si l’âne, ce grand méconnu, désertait la vie des champs! 
Albert Besnard « détail d’un panneau décoratif dans la salle à manger de la villa « La Sapinière » à Évian, évoquant une existence idyllique au bord de l’eau. Sourcing image : magazine V.M.F n°223 « La Savoie des Lacs » (Bibliothèque The Plumebook Café)
Albert Besnard « détail d’un panneau décoratif dans la salle à manger de la villa « La Sapinière » à Évian, évoquant une existence idyllique au bord de l’eau. Sourcing image : magazine V.M.F n°223 « La Savoie des Lacs » (Bibliothèque The Plumebook Café)

Que je puisse à mon tour marcher un peu au pas

Lui [l’âne], le compagnon intelligent de notre ami le chien! Mais un char veut passer au milieu de nous: Ce gros cheval bai à courte croupe tombante nous met ses naseaux sous les yeux. Les moutons ne sont ni dociles ni intelligents, de sorte qu’il n’est pas aisé de les décider à se ranger de chaque côté de la route. Et quelle poussière, et quel tapage, quels cris, quels bêlements! C’est à croire, qu’en passant, cette lourde voiture a écrasé quelques-uns de nos compagnons. Mais le nuage s’éloigne et s’en va poudrer d’autres groupes, jusqu’à ce que, bientôt seul sur la grande route, je puisse à mon tour marcher un peu au pas. 
La croupe accidentée comme un col de montagne
G.L. Arlaud « Talloires et le bout du lac », vers 1928. Illustrations en héliogravure d’après les clichés originaux d’Arlaud. Sourcing image : « Talloires et le lac d’Annecy » éditions G.L. Arlaud, 1928 (bibliothèque The Plumebook Café

G.L. Arlaud « Talloires et le bout du lac », vers 1928. Illustrations en héliogravure d’après les clichés originaux d’Arlaud. Sourcing image : « Talloires et le lac d’Annecy » éditions G.L. Arlaud, 1928 (bibliothèque The Plumebook Café

ALBERT BESNARD. « Je m’aperçois que, distancé par le troupeau, je reste en arrière, non loin d’une génisse. Je la vois de dos; ta croupe, accidentée comme un col de montagne, me cache la tête. Cette bête a-t-elle conscience de la situation ? 
Cette bête se retourne pour me regarder

Cette bête se retourne pour me regarder…

Toujours est-il qu’elle se retourne fréquemment pour me regarder. Peut-être me demande-t-elle secours : elle pousse un beuglement. Elle est fort gracieuse, étant encore très jeune; sa robe, couleur de marron d’Inde à demi pelé, est d’une grande richesse. Mais je ne peux rien pour elle. Va-t-elle, au prochain tournant, bifurquer sur Thônes, ou bien la mènera-t-on jusqu’à Faverges? 
 
Jean Roubier « Chavoires et le mont Veyrier », 1948. Sourcing image : « Le lac d’Annecy » avec une préface d’André Chevrillon, collection « Charme de la France » éditions M.J. Challamel (à Paris, 1948). Bibliothèque The Plumebook Café

Jean Roubier « Chavoires et le mont Veyrier », 1948. Sourcing image : « Le lac d’Annecy » avec une préface d’André Chevrillon, collection « Charme de la France » éditions M.J. Challamel (à Paris, 1948). Bibliothèque The Plumebook Café

Sur cette photographie d’il y a plus d’un demi-siècle, les toits savoyards qui avaient « l’aspect recueilli de moines en prières », comme l’écrit Albert Besnard dans le dernier paragraphe, n’avaient pas changé.
 
ALBERT BESNARD. « Quant à moi, fort imprudemment, j’ai laissé partir le bateau, de sorte qu’il me faut rentrer à pied à Talloires, et nous ne sommes qu’à Chavoires où, pour me consoler, un groupe de toits, merveilleux il est vrai, m’arrête, comme toujours, quand je viens d’Annecy. 

Des enfants coiffés d’un large feutre…

A eux quatre ils valent un poème. Surtout quand, par un jour d’hiver brumeux, des enfants coiffés d’un large feutre détachent d’un volumineux amas de fascines les fagots destinés à allumer le feu qui cuira le repas du soir. 
 
André-Charles Coppier « Nocturne à Talloires », vers 1920. Sourcing image : André-Charles Coppier « Savoie, l’œuvre peint, tome III : Au lac d’Annecy ». Texte, aquarelles et dessins de l’auteur. Édité en 1923 chez Dardel à Chambéry et réédité par La Fontaine de Siloé en 1995 (bibliothèque The Plumebook Café

André-Charles Coppier « Nocturne à Talloires », vers 1920. Sourcing image : André-Charles Coppier « Savoie, l’œuvre peint, tome III : Au lac d’Annecy ». Texte, aquarelles et dessins de l’auteur. Édité en 1923 chez Dardel à Chambéry et réédité par La Fontaine de Siloé en 1995 (bibliothèque The Plumebook Café

ALBERT BESNARD. « Ces toits ont l’aspect recueilli de moines en prières. Ils sont d’une composition sobre comme les belles œuvres; ils sont secrets comme la pensée et discrets comme l’expérience. Leur apparence ne trompe pas le voyageur; leur vêtement dit assez que, s’ils sont hospitaliers, du moins ils ne sont pas des hôtels…
DANS UN PROCHAIN ARTICLE. La vie d’Albert Besnard à Talloires

Flash infos géographie des lieux à l’époque du peintre

« Carte du bassin annécien », 1912. Sourcing image : guide « Annecy et Haute-Savoie, région du Mont-Blanc » publié par le Syndicat de l’Industrie de l’arrondissement d’Annecy en 1912 (bibliothèque The Plumebook Café
« Carte du bassin annécien », 1912. Sourcing image : guide « Annecy et Haute-Savoie, région du Mont-Blanc » publié par le Syndicat de l’Industrie de l’arrondissement d’Annecy en 1912 (bibliothèque The Plumebook Café
 
 

 

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