À l’ombre de Paris

 

« Parler de Paris est l’étude de toute la vie, et il faut une tête bien faite pour ne pas se laisser cacher le fond des choses par la mode, qui en ce pays dispose plus que jamais de toutes les vérités. »
Stendhal, extrait de « Les mémoires d’un touriste », 1837 (Poche Flammarion, p.41).

Paris foctionne comme un aspirateur

 

William Eggleston, photographie tirée de l’exposition de la Fondation Cartier, Paris (avril-juin 2009. sourcing image : catalogue de l’exposition (bibliothèque The Plumebook Café)

William Eggleston, photographie tirée de l’exposition de la Fondation Cartier, Paris (avril-juin 2009. sourcing image : catalogue de l’exposition (bibliothèque The Plumebook Café)

William Eggleston ne réalise qu’une seule et unique prise de vue de chaque sujet.
Dépliant de l’exposition

 

 

À 16 ans il allait à Paris par le train de nuit, voyageait en seconde, dormait sur la banquette d’un compartiment vide. À 20 ans, dans les mêmes conditions, assis à côté d’une jeune fille à qui il apprenait à ouvrir la bouche quand il l’embrassait. À 30 ans, dans le compartiment d’un wagon-lit qu’il partageait avec un autre voyageur, obligé de se contorsionner sur sa couchette pour se déshabiller, louait une chambre d’hôtel en arrivant pour se doucher et petit-déjeuner. À 40 il prenait l’avion depuis Genève, se faisait servir par l’hôtesse, lisait, oubliait parfois son livre à bord, À 50 il emprunta le TGV, petit-déjeuner servi à la place et le soir en rentrant dîner sur une nappe blanche. À 60 dans un wagon TGV de 1ère, tissu de siège usé, ressorts en fin de vie, il collait avec du scotch les doubles pages de son journal sur les vitres pour regarder un film, ne voyait pas le temps passer.
À la retraite, il emprunte des wagons de seconde comme à l’âge de son adolescence, à ses côtés un ado négocie sur l’écran de sa console les virages d’un circuit automobile virtuel, commente à haute voix ses succès se lamente sur ses échecs. Prendre le train pour Paris est devenu chose banale. La capitale n’impressionne plus personne. Toutes les grandes villes de province ont une gare TGV, un métro et un aéroport international, de meilleures conditions de vie et de travail, les mêmes banlieues, les mêmes centres commerciaux.
Il y a longtemps que la capitale aurait pu être égalée voire dépassée par des villes de province, comme en Allemagne, en Suisse ou en Italie, et la France caracolerait en tête.

Les piétons ont un nez et deux jambes

 

William Eggleston, photographie tirée de l’exposition de la Fondation Cartier, Paris (avril-juin 2009. sourcing image : catalogue de l’exposition (bibliothèque The Plumebook Café)

William Eggleston, photographie tirée de l’exposition de la Fondation Cartier, Paris (avril-juin 2009. sourcing image : catalogue de l’exposition (bibliothèque The Plumebook Café)

« Lorsque les gens me demandent ce que je fais, je leur réponds que je prends des photos de la vie d’aujourd’hui. »
Dépliant de l’exposition

À peine est-on sorti du wagon qu’il faut se glisser dans la foule des voyageurs excités après 4 heures d’un trajet monotone. Valise à roulettes derrière ou à côté de soi, sac à dos, jean serré, tee-shirt et blouson de cuir.
Descente mécanique dans les entrailles de la gare. Les notes d’un piano emportées par le bruit.
C’est dimanche. La sortie sur le trottoir de l’avenue de l’Opéra est plus calme qu’à l’ordinaire. Traverser la rue Richelieu, rentrer dans la cour des colonnes Buren où déjà les enfants jouent à chat perché. Une cage de pierre photographiée du matin au soir par les touristes.
Le temps des oiseaux est passé, celui des arbres en fleurs aussi, mais la douceur du temps fait sortir les Parisiens. Le dimanche est le jour des défilés à la queue-le-leu dans les rues commerçantes, sur les quais.
Il renifle sas vergogne les odeurs des passants. Les parfums aigres des aisselles humides, les corps des ados skateurs qui ne se sont pas douchés depuis plusieurs jours, les effluves d’eau de toilette vieillie, la fumée des cigarettes aux terrasses des cafés, les relents d’urine dans l’encoignure des portes-cochères, on ne brûle pas encore les châtaignes, ça va venir.

 

Non au grand Tout réducteur des esprits paresseux

 

William Eggleston, photographie tirée de l’exposition de la Fondation Cartier, Paris (avril-juin 2009. sourcing image : catalogue de l’exposition (bibliothèque The Plumebook Café)

William Eggleston, photographie tirée de l’exposition de la Fondation Cartier, Paris (avril-juin 2009. sourcing image : catalogue de l’exposition (bibliothèque The Plumebook Café)

Au moment de composer ses photographies, les couleurs sont pour Eggleston aussi structurantes que les formes.
Dépliant de l’exposition

La cour carrée du Louvre et ses pavés à déformer les talons de ses Louboutin. Passerelle des Arts où le laiton des cadenas accrochés par des amoureux en sursis dessine des colliers d’or impur sur les hanches des réverbères.
Rue de Seine, la plupart des galeries sont éclairées mais fermées le dimanche, sauf une qui expose des photographies d’anciennes personnalités du cinéma et de la politique, en noir et blanc sur papier brillant.
Passé devant la Hune qui achève de mourir. Dîner angle Jacob et Bonaparte. Tout le monde parle anglais. Les cafés de St-Germain-des-Prés où résonne la voix forte des Anglo-saxons, Le Paris de Woody Allen.
Nuit des bars et des boîtes où l’alcool fait danser. Nuit des cabarets et des prostituées. Le Paris de Paul Léautaud revisité.
Nuit des ados déjantés et des filles survoltées. Autant de nuits que de quartiers. Souvenir d’un article du quotidien Le Monde dans lequel le journaliste se lamentait à propos de la vie nocturne parisienne. L’esprit du Français ronchon était à l’œuvre.
Nuit des corps qui s’étreignent avant de s’embarquer pour Cythère.
Sommeil de plomb des touristes épuisés par une journée de visite au pas de course et de queue au pied de la tour Effel.
Les visites guidées de touristes embarqués dans un bus à impériale semblent enchanter les passagers. Que dirait d’eux Stendhal s’il les voyait, lui qui prenait le temps d’étudier l’histoire des monuments qu’il visitait, prenait le temps de parler aux habitants…
Ce n’est pas tant de la bêtise des hommes que l’on souffre que de leur surnombre.

Les valeurs « sûres » de l’art ont balayé l’art contemporain

 

William Eggleston, photographie tirée de l’exposition de la Fondation Cartier, Paris (avril-juin 2009. sourcing image : catalogue de l’exposition (bibliothèque The Plumebook Café)

William Eggleston, photographie tirée de l’exposition de la Fondation Cartier, Paris (avril-juin 2009. sourcing image : catalogue de l’exposition (bibliothèque The Plumebook Café)

Les premiers travaux en couleur de William Eggleston (né à Memphis en 1939 ) datent de la fin des années 1960.
Dépliant de l’exposition

Il décide de ne pas se rendre à la FIAC. Regrette l’époque des jeunes galeries exposant séparément des marchands du Grand Palais.
Les installations des Tuileries le déçoivent. C’est à peine si les touristes les remarquent.
Il se rabat sur les expositions temporaires.
Hockney à Pompidou. Les tableaux du peintre aux dimensions impressionnantes. Dommage que le film A BIGGER SPLASH ne soit pas diffusé en accompagnement des piscines.
La musique fait défaut dans les musées désertés par les adolescents.
Hockney stérilisé.
Un catalogue à 50 euros. Le livre publié par Thames & Hudson « Hocney Images » coûte 50% moins cher. Les musées ont décidé de tourner le dos au grand public.
Illustration : la remise du prix Marcel Duchamp au rez-de-chaussée du Centre Pompidou. Discours convenu, invités complices, un parfait entre-soi :  « Quand je passais mon doctorat… » raconte un homme, à la voix assurée, à l’attention de la dame d’un certain âge qui l’accompagne.

Derain est à Pompidou ainsi qu’au MAM où sont conviés ses amis Balthus et Giacometti. Gauguin revient au Grand Palais. Le MOMA de New-York s’expose chez Vuitton.
Cartier rend hommage à Malick Sidibé, l’occasion de revoir le Mali des années 60, au lendemain de l’indépendance, apparemment plus insouciant et heureux de vivre qu’il l’est devenu. Est-ce un faux-semblant ?

Une occasion de s’interroger sur l’action des nombreux gouvernements maliens qui ont succédé au colonisateur français.

Le partage des richesses

 

William Eggleston, photographie tirée de l’exposition de la Fondation Cartier, Paris (avril-juin 2009. sourcing image : catalogue de l’exposition (bibliothèque The Plumebook Café)

William Eggleston, photographie tirée de l’exposition de la Fondation Cartier, Paris (avril-juin 2009. sourcing image : catalogue de l’exposition (bibliothèque The Plumebook Café)

« Je fais des photographies, dit Eggleston, qui n’ont jamais été faites auparavant par qui que ce soit. »
Dépliant de l’exposition

Chaque jour il doit emprunter les escaliers pour monter jusqu’au 6e en attendant que les nouvelles cabines d’ascenseur soient installées.
Il discute en passant avec les ouvriers qui repeignent les portes. Deux couches seulement.
Lui l’homme âgé à la peau blanche n’ose pas demander à ces jeunes peintres à la peau noire s’ils sont africains ou français, de crainte de passer pour un raciste. Il aimerait parler de l’Afrique avec eux. Il préfère se taire, se contente de leur sourire en passant.

Excédé par la publicité qui régit les rythmes d’antenne des radios, il n’a d’autre choix que d’écouter France Culture le matin en se levant.
La chaîne défend pour l’essentiel les valeurs héritées de la doctrine socialiste. Nombre d’intervenants sont des professeurs ou des universitaires qui sont nés avec le cœur à gauche et le portefeuille à droite.
L’expression « partage des richesses » est révélatrice d‘un regard sur l’économie qu’il ne partage pas.
Les richesses s’acquièrent par le savoir-faire et le travail , pense-t-il.

Un reportage sur le Congrès du parti communiste chinois est édifiant. À l’unanimité, les délégués décident d’inscrire dans la Constitution de leur pays les théories économiques de leur leader. La veille, ce dernier a appelé ses partisans à combattre toutes les idées contraires à ses théories, sans que son propos ne soulève la la moindre remarque de la part de son auditoire.

 

Le jour du départ.

Il quitte Paris au lendemain d’un dîner en famille.

De sa semaine dans la capitale, il retenait le beau portrait de son père par Giacometti, les baigneuses de Derain dont il n’avait pas gardé le souvenir, et les piscines de David Hockney devant lesquelles il aurait pu demeurer planté durant une heure entière. La transparence de l’eau, la nudité des corps, les couleurs et -la lumière le séduisaient.
Paris par comparaison lui semblait terne. Pourquoi ne pas proposer à l’artiste anglais de repeindre la capitale française ?

 

Les piscines de David Hockney

Lire :

Il est tout nu

2 commentaires

  1. Maurice

    C’est très juste et très joliment écrit.
    Même si je ne suis pas d’accord sur tout.
    Heureusement, finalement, que l’on ne peut pas être toujours d’accord

  2. Plumebook Café

    Non naturellement. J’ai eu envie de parler à nouveau de Paris sans paraître trop nunuche. J’ai essayé de ne rien changer à ce que furent mes réactions durant cette semaine-là. Moi-même je ne suis pas d’accord avec tout, mais c’est ce que j’avais en tête.

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