A l’image de Tarzan

Dernière mise à jour : 24 août 2011

Il allait avoir 15 ans

Max Franz Nielsen, photographie prise dans le nord de l’Allemagne (env. 1925) Sourcing image : « 1000 Nudes/Uwe Scheid Collection », éditions Benedikt Taschen, 1994 (ancienne bibliothèque F.B.)

Max Franz Nielsen, photographie prise dans le nord de l’Allemagne (env. 1925) Sourcing image : « 1000 Nudes/Uwe Scheid Collection », éditions Benedikt Taschen, 1994 (ancienne bibliothèque F.B.)

Cette photographie des années 20 était collée dans son cahier de texte. Le garçon lui ressemblait beaucoup. Lui y voyait plutôt une image d’un jeune Tarzan à l’âge de la puberté, quelques mois seulement avant les cérémonies d’initiation.


A la fin de sa quatorzième année son corps avait grandi si rapidement que ceux de ses amis qui ne l’avaient pas revu depuis l’été précédent eurent du mal à le reconnaître quand ils se retrouvèrent pour les grandes vacances. Lui-même n’était pas à l’aise avec son corps serré dans des vêtements devenus trop petits.
Durant tout l’été il rêva qu’il habitait dans une cabane au bord d’une plage déserte, libre de ses mouvements et de son emploi du temps. Il ne portait aucun vêtement à l’exception d’une fine ceinture en cuir nouée autour de la taille à laquelle il avait attaché l’étui de son couteau.
A la rentrée, comme il feuilletait un mensuel auquel ses grands-parents étaient abonnés, il découvrit une annonce qui faisait la promotion d’un cours de musculation. Deux photos accompagnaient le texte. Sur la première un garçon de son âge vêtu d’une grande culotte noire posait maladroitement, les bras ballants, la poitrine creuse. Sur l’autre le même garçon, un an plus tard disait la légende, était transformé. Il portait cette fois un slip échancré, gonflait sa poitrine en croisant les bras sur le ventre poings serrés pour faire saillir ses muscles pectoraux.
Il regarda longuement les deux images. Trouvant qu’il ressemblait davantage à la première qu’à la seconde, il décida de s’inscrire. L’adresse du cours était indiquée, il connaissait la rue qui était sur le chemin du collège. Il détacha soigneusement la page et la glissa dans sa poche.

Il voulait ressembler à Tarzan

Photographie prise à l’intérieur d’un gymnase, Allemagne (autour de 1920). Sourcing image : internet sans précision ni d’auteur ni de date

Photographie prise à l’intérieur d’un gymnase, Allemagne (autour de 1920). Sourcing image : internet sans précision ni d’auteur ni de date

Au petit-déjeuner, il versait dans son lait chaud plusieurs cuillerées de cacao en poudre additionné de céréales et de vitamines dont la boîte était décorée avec le dessin d’un athlète en slip rouge.

Il était très intimidé en montant l’escalier. Lorsqu’il arriva à l’étage indiqué sur la plaque à l’entrée de l’immeuble, il hésita un long moment avant d’appuyer sur la sonnette.

ALEXANDER TARZINOFF
Culture physique – Musculation
Sauna – Rayons U.V.
4è étage

Il entendait le bruit sourd que faisaient les haltères en retombant sur le plancher et des éclats de voix.
Enfin il sonna. Personne ne venait lui ouvrir. Il poussa la porte, découvrit une grande salle encombrée d’appareils de toutes sortes qui lui firent un peu peur. Des hommes en short de gymnastique s’entraînaient en soufflant bruyamment. Il n’y avait aucune femme. Celui qui devait être le prof vint à sa rencontre, lui tendit la main en souriant.
« Tu as à peu près l’âge de mon fils, dot-il. En commençant jeune tu obtiendras rapidement des résultats. Va te déshabiller. »
Quand il eut enfilé le short et le tee-shirt qu’il avait apportés,  il revint dans la salle. Alex (tout le monde l’appelait comme ça) prit ses mensurations, lui expliqua quelles étaient ses déficits musculaires et détermina un programme d’entraînement adapté. Il commença aussitôt. A raison de 6 heures par semaine, après une année son corps s’était entièrement transformé.

Vivre comme un sauvage

André Juillard « Hommage », 2009 (collection de l’artiste). Sourcing image : catalogue de l’exposition « Tarzan » au musée du Quai Branly, Paris – mai 2009. Bibliothèque Vert et Plume

André Juillard « Hommage », 2009 (collection de l’artiste). Sourcing image : catalogue de l’exposition « Tarzan » au musée du Quai Branly, Paris – mai 2009. Bibliothèque Vert et Plume

Plus ses muscles se développaient plus sa confiance en lui grandissait. Il n’avait plus peur de personne, ni au collège ni dans la rue.

L’été était déjà de retour. Il devait le passer au bord de la mer. Pour ressembler tout à fait au second garçon de la publicité dont il avait conservé la page pliée en quatre dans ses affaires, il voulut acheter un slip de bain échancré mais ne savait pas où aller. Ses nouveaux amis du cours lui indiquèrent l’adresse d’un magasin spécialisé à proximité de la station Cardinal Lemoine.
Il fut ébahi de découvrir à l’intérieur des vitrines des tee-shirts, des shorts et des slips de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Sur de grands posters on voyait des culturistes aux muscles extraordinairement développés posant sur des plages qui faisaient penser à la Californie. D’ailleurs la plupart des articles étaient importés des Etats-Unis.
Il poussa la porte sans hésiter cette fois, bien décidé à épater ses copains sur la plage.
D’emblée le vendeur lui présenta le modèle « Tarzan », couleur « Jungle green ».
« A votre âge, lui dit-il, avec un corps élancé comme le vôtre, il vous faut quelque chose d’authentique, de sauvage. Ce modèle est fabriqué dans un tissu qui imite la peau de serpent, il est souple et souligne les formes du corps au lieu de les occulter. Sa couleur est celle des lianes qu’utilisait Tarzan pour s’élancer d’un arbre à l’autre, d’où ce nom que lui a donné le fabricant. On dirait qu’il a été créé pour des garçons comme vous. »
Il lui demanda quelle était sa taille en même temps qu’il écartait le rideau de la cabine d’essayage : « Vous pouvez déposer vos vêtements sur le tabouret. » Et un instant plus tard : « Alors, il vous plaît ? »

Libéré des contraintes

Burne Hogarth « Tarzan of the apes », dessin (années 30-40). Nouvelle édition couleurs édité par The Hamlyn Publishing Group, 1973 (Bibliothèque Vert et Plume)

Burne Hogarth « Tarzan of the apes », dessin (années 30-40). Nouvelle édition couleurs édité par The Hamlyn Publishing Group, 1973 (Bibliothèque Vert et Plume)

Les bords de la Méditerranée étaient le seul endroit où un garçon de son âge pouvait être nu sans courir le risque de choquer. Il estimait que sa tenue était « naturelle ».

Sans le lui dire, ses parents avaient loué une villa construite en bordure d’une plage qui n’était accessible qu’à pied. Les gens qui venaient là étaient pour la plupart des adeptes du naturisme de sorte qu’il vécut entièrement nu tout l’été.
Il y avait une cabane en bois dont la porte ouvrait sur la plage. Il y transporta ses affaires et se l’appropria. Quand ses copains venaient le voir il les logeait avec lui dans la cabane et si l’un d’entre eux refusait de se baigner nu il lui prêtait son slip « Jungle Green »qu’il n’avait porté qu’une fois, le jour de son arrivée.

Tout réapprendre depuis le commencement

Burne Hogarth « Tarzan of the apes », dessin (années 30-40). Nouvelle édition couleurs édité par The Hamlyn Publishing Group, 1973 (Bibliothèque Vert et Plume)

Burne Hogarth « Tarzan of the apes », dessin (années 30-40). Nouvelle édition couleurs édité par The Hamlyn Publishing Group, 1973 (Bibliothèque Vert et Plume)

Tarzan apprit dans les livres les noms des animaux : le singe, le gorille, le serpent, l’éléphant… L’homme apparemment appartenait à une autre catégorie.

Parmi tous les livres qu’il avait pris dans la bibliothèque de la villa et transportés dans la cabane, il y avait une bande dessinée en couleurs de Burne Hogarth mettant en scène le 1er tome de l’histoire originale de Tarzan, quand le héros encore bébé est recueilli à la mort de ses parents par un groupe de grands singes.
Il découvrit un Tarzan qu’il n’avait encore jamais vu, vivant nu dans la jungle avec ses nouveaux compagnons, se prélassant dans les bras velus de sa mère adoptive.
Parvenu à l’âge de l’adolescence le jeune Tarzan armé d’un couteau s’en était allé chasser dans la forêt. Il avait repéré un guerrier solitaire à la peau noire. L’homme était coiffé de plumes aux couleurs chatoyantes et vêtu d’une culotte taillée dans ce qui ressemblait à la dépouille d’un léopard. Il était jeune quoique plus âgé que lui. Il avançait aussi silencieusement qu’un félin et bondissait sur ses proies qu’il transperçait avec des flèches empoisonnées.
Il se prénommait Kilonga, était le fils du roi d’un village voisin.
Mais un jour Kilonga tua sans le savoir la mère adoptive de Tarzan. L’homme-singe  l’avait aussitôt pourchassé. Après qu’il l’eût arraché du sol et soulevé avec une liane dont il s’était servi comme d’un lasso pour l’étrangler, le jeune Tarzan avait achevé Kilonga en lui transperçant le cœur avec son couyeau. Il avait hésité à le dévorer cru pour parfaire sa vengeance mais y avait renonça. Il l’avait dépouilla de ses armes, l’arc et les flèches dont il avait observé la redoutable efficacité. Puis il avait soulevé les jambes de Kilonga pour lui retirer sa culotte en prenant soin de ne pas la déchirer. Un instant il avait été étourdi par l’odeur qui s’en dégageait. Il la tenait par la ceinture, se demandant comment l’enfiler, il n’avait jamais vu faire Kilonga. Il s’était assis par terre et avait introduit l’un après l’autre ses pieds dans la culotte qu’il avait ensuite remontée sur ses jambes. Puis il s’était redressé tant bien que mal, avait couvert ses fesses puis le sexe qui avait d’abord refusé de se laisser faire, habitué qu’il était à valser librement dans les airs.
Tarzan était fier de lui. Il avait gonflé sa poitrine et poussé son cri formidable qui s’était mêlé aux hurlements de rire des animaux surpris de voir l’un des leurs accoutré de la sorte.  Depuis sa naissance, Tarzan avait toujours été nu. Il n’avait même pas été initié à l’art minimaliste des étuis péniens.

Burne Hogarth « Tarzan of the apes », dessin (années 30-40). Nouvelle édition couleurs édité par The Hamlyn Publishing Group, 1973 (Bibliothèque Vert et Plume)

Burne Hogarth « Tarzan of the apes », dessin (années 30-40). Nouvelle édition couleurs édité par The Hamlyn Publishing Group, 1973 (Bibliothèque Vert et Plume)

La culotte léopard de Kilonga lui allait à ravir.
« Désormais, songeait Tarzan perché sur une branche d’où il observait les habitants du village, je suis un homme ! »

RETOUR DANS LA CABANE DE LA PLAGE. Il referma le livre illustré par Hogarth, amusé de voir tout le mal que l’auteur s’était donné pour habiller Tarzan parvenu à l’âge de l’adolescence. Il devait éviter les foudres de la censure.
Jusqu’à l’âge infortuné de la vie de son jeune héros, où l’ombre des poils grandit inexorablement sur ses joues et les parties les plus intimes de son corps, le dessinateur avait pris plaisir à le représenter dans un état de complète nudité fût-ce au prix de quelques contorsions nécessaires pour dissimuler le sexe du héros au regard de ses lecteurs.
Sur la jaquette de l’album le commentaire prétendait que les critiques français avait comparé le trait de Hogarth à celui de Michel Ange.
Il s’agissait d’accréditer l’idée d’une pure représentation artistique, que dans la réalité Tarzan ne se déshabillait que pour prendre la pose devant son dessinateur. Le reste du temps, il était habillé comme tout le monde. Mais lui savait maintenant que ce n’était pas vrai, qu’il était possible de vivre nu à condition de trouver un endroit isolé.

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