À leur jeunesse

HUIT ANNÉES DE LA VIE DE PIERRE BONNARD. 1898-1905

On lit souvent « Au tournant du siècle, etc…. », ici le tournant entre le 19e et le 20e, comme si le changement de siècle avait affecté la manière de voir et de penser des Français ! Le siècle ponctue notre histoire nationale. Il n’a pas prise sur la vie quotidienne.
1898.  Le 18 janv. Émile Zola adresse dans « L’Aurore artistique, littéraire et sociale » (quotidien vendu 5 centimes), une lettre ouverte à Émile Loubet, président de la République sous le titre « J’accuse » qui barre toute la 1ère page. Bien qu’elle ne sera pas conduite à sson terme, la recherche de la vérité dans l’affaire Dreyfus ne pourra plus être écartée. Durant l’année paraissent « Le tour d’écrou » d’Henry James et les « Poésies » de Mallarmé. Gauguin peint « Le cheval blanc », Pissarro « La cathédrale de Rouen », Munch « La danse de la vie », Paul Cézanne « La montagne Ste-Victoire », on joue « Pelléas et Mélissandre » de Gabriel Fauré, Pierre et Marie Curie découvrent le radium. Rodin sculpte son « Balzac », refusé par la Société des Gens de Lettres qui l’avait commandé en 1891 sous l’impulsion de Zola. Cela fait huit ans que Le 3 octobre, Bonnard fête ses 31 ans.
1899.  On publie « Le rire de Bergson, « Le jardin des supplices » d’Octave Mirbeau, « Jacquou le croquant » d’Eugène Le Roy, « Oncle Vania » de Tchékhov et « Lord Jim » de Joseph Conrad, Monet peint « Le bassin aux Nymphéas », sans doute reçoit-il la visite de son indéfectible ami Georges Clémenceau. Le marchand Ambroise Vollard expose sous le titre « Quelques aspects de la vie de Paris » des lithographies qu’il a commandées à Bonnard ainsi qu’à Denis, Vuillard ; Ker-Xavier Roussel, Odilon Redon et Henri Fantin-Latour.

Sur cette photo, Marthe a entre 31 et 32 ans

Pierrre Bonnard « Marthe, debout à côté d’une chaise », 1900-1901. Négatif original, 3.7 x 5.1 cm. Sourcing image : « Pierre Bonnard, photographs and paintings »by Françoise Heilbrun and Philippe Néagu, éditions Aperture Book ( 1987). Bibliothèque Vert et Plume, 01/93

Un photographe amateur talentueux qui confirme sa capacité exceptionnelle à saisir les instants de vie.


1900.   Émile Loubet inaugure l’Exposition Universelle, qui se tient à Paris d’avril à novembre. Elle attire 50 millions de visiteurs. Elle célèbre une France à l’apogée de sa puissance économique, militaire et coloniale. Nietzsche meurt cette année-là. On publie « L’appel au soldat » de Barrès et « L’Aiglon » d’Edmond Rostand. Bonnard a effectué au printemps ce qui deviendra une habitude, la descente de la vallée de la Seine, s’arrêtant aux endroits qui lui plaisent pour dessiner et peindre.
1901. Picasso peint « La femme et l’enfant au bord de la mer » et le Douanier Rousseau « La mauvaise surprise ».
1902.  Ministère Combes. Gide publie « L’Immoraliste ».

Pierre a deux ans de plus qu’elle

Maria Boursin, alias Marthe de Méligny « Pierre Bonnard, vu de profil », photographie (1900-1901). Négatif original. Sourcing image : « Pierre Bonnard, photographs and paintings »by Françoise Heilbrun and Philippe Néagu, éditions Aperture Book (1987). Bibliothèque Vert et Plume, 01/93

On dirait qu’elle l’a photographié à son insu, mais il avait à l’évidence choisi l’endroit du jardin où son corps serait le mieux exposé à la lumière.


1903.  Premières usines Ford aux Etats-Unis. La puissance économique est en train de basculer de l’autre côté de l’Atlantique. Les Français auront besoin d’un ½

siècle pour comprendre. Justement Bergson publie « La pensée ». Paul Léautaud écrit « Le petit ami », Joseph Conrad « Typhon », Kandinsky peint « Le cheval bleu » (exposé en 2012 à la Fondation Pierre Gianadda)
1904.  Jean Jaurès fonde le journal « L’Humanité ». Guerre russo-japonaise. Instauration de l journée de travail de 10 heures. Publication des « Chants » de Rilke. Mondrian peint « Paysage hollandais », et l’on jpue le 1er quatuor en ré mineur de Schönberg.
1905.  Vote de la loi de séparation de l’Église et de l’État. Charles Péguy publie le 1er tome de « Notre patrie », Gide « Prétextes ». Picasso expose peint « Les saltimbanques », Van Dongen « Anita », Derain les « Faubourgs de Collioure », et Debussy compose « La mer ». Pierre Bonnard a 37 ans. Souvent accompagné de Vuillard, il visite les musées, entre 1905 et 1910, en Belgique, Hollande, Grande-Bretagne et Espagne.
En novembre de l’année suivante, Bernheim Jeune organisera une 1ère exposition solo de Pierre Bonnard.

La parole à Guillaume Apollinaire

Pierre Bonnard « L’indolente, ou Femme assoupie sur un divan », 1899.Huile sur toile 92×108 cm. Sourcing image : »Bonnard » par Nicholas Watkins, éditions Phaidon (1994). Bibliothèque Vert et Plume 05/95

« Elle est ma grande amie chérie et son amitié est ma consolation. Je t’adore, je prends ta bouche, ton cœur. Je le sens battre sous ton nichon adorable qui lève son nez rose. Écoute battre le mien qui ne bat que pour toi. Je t’aime.

Guillaume Apollinaire « Lettre à Lou » du 25 mai 1915 (éditions Gallimard de 1969, p.40

On a dit que Bonnard a toujours peint la même femme, qu’il ne l’a pas vieillie. Voit-on vieillir la femme que l’on aime ? Elle est toujours la même aux yeux de l’homme qui partage sa vie avec elle ou plus belle encore avec les années comme si les critères de beauté s’élargissaient pour englober des choses comme le joie d’être ensemble. Les sentiments peuvent procurer à ceux qui les éprouvent une force suffisante pour surmonter les apparences, et voir la persistance de la beauté là où d’autres s’attarderons sur sa disparition.
De ce point de vue, l’exemple de Bonnard est remarquable. Toute sa vie a été féconde, son âge mûr puis sa vieillesse tout autant que sa jeunesse, voire davantage, selon la manière de peindre que l’on préfère. Il n’a cessé de créer.

Pour l’essentiel, Pierre Bonnard photographie sa famille, ses amis et des modèles. Les guerres lui sont étrangères

Pierre Bonnard « La sieste », 1900. Huile sur toile, 109×132 cm. Sourcing image : »Bonnard » par Nicholas Watkins, éditions Phaidon (1994). Bibliothqèue Vert et Plume 05/95


 

: « Mon adorable jardinière
Toi qui voudrais savoir pourquoi
Nul ne tape sur ton derrière
Ne saisis-tu donc pas comme moi
Qu’il ne faut pas battre une femme
Et même avec une Fleur Rare… Oui, Madame


Je t’embrasse de toutes les façons possibles et elles sont réduites malheureusement à quelque chose qui n’en est que l’idée. »


 

Guillaume Apollinaire « Épigramme terminant la lettre à Lou » du 22 septembre 1915 (éditions Gallimard de 1969, p.511-512

Flash infos artiste

Guillaume Apollinaire.  1880-1918. Poète et écrivain français. Apollinaire avait 13 ans de moins que Bonnard. Les « Lettres à Lou », les « Calligrammes »  et, dans un registre différent, « Les onze mille verges » sont des textes qui résistent à l’usure du temps.

Édouard Vuillard « Ker-Xavier Roussel en compagnie de Pierre Bonnard tenant son appareil photo », Venise (1899). Sourcing image : catalogue de l’exposition « Bonnard » à la Fondation Beyeler (Bâle, 2012). Bibliothèque Vert et Plume 03/12

Pierre Bonnard photographe. Une période intense : 1898-1920. Puis il délaisse la photographie pour l’abandonner après 1920. Ses photographies ont longtemps été dissociées de son œuvre peint. Ce n’est plus le cas. Bien qu’il n’ait jamais prétendu être autre chose qu’un amateur, il fait preuve d’un talent naturel dans ses cadrages et son utilisation de la lumière. Il n’était pas un précurseur. D’autres avaient utilisé la photographie avant lui : Degas dès 1884, Toulouse-Lautrec, Vuillard, Munch, des écrivains comme Zola et Strindberg. Les appareils photos sont devenus plus légers, faciles à transporter, les négatifs sont fabriqués industriellement, il n’est plus nécessaire de faire soi-même les tirages, et surtout le temps de pose s’est considérablement réduit tombant à 1/15e de seconde quand on demandait avant de « ne plus bouger » pendant ce qui semblait une éternité. Kodak est la marque du moment.

Marthe de Méligny. 1869-1942. De son vrai nom Maria Boursin. Elle avait 24 ans lorsqu’elle fit la connaissance de Pierre Bonnard à Montmartre. Elle restera toute sa vie son modèle et sa compagne préférée. On a imaginé parfois qu’elle se réfugiait dans sa baignoire, non seulement pour adoucir les démangeaisons de sa peau, mais aussi pour échapper à ce Pierre qui ne cessait d’observer les mouvements de la lumière sur son corps quand elle se déplaçait dans la maison et de la prendre pour modèle quarante neuf années durant.

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