À l’approche de l’été

À l’approche de l’été, il éprouvait des sentiments confus, empreins de joie et de mélancolie. 
Se réjouissait de l’étirement des journées jusqu’à une heure avancée de ce qui était déjà, quelques mois plus tôt, la nuit. Gardait sa fenêtre sur le jardin ouverte, longtemps après que le soleil eût disparu, pour écouter le chant débridé des oiseaux et la sarabande qu’ils faisaient en jouant dans le ciel, comme des gosses.
Il passait le plus clair de la journée en shorts, tee-shirt , les pieds nus dans ses sandales, faisait un brin de sieste après le repas, allongé sur un transat. Fermait les yeux.
Mais rien de tout cela ne pouvait le consoler de ne plus passer comme autrefois l’été en Provence, et au bord de la mer Méditerranée.
Lieux de prédilection qu’il avait découvert quand il avait huit ans, où il était retourné chaque année, durant les trois mois d’été, avec ses frères et leur mère.

Un long et profond étonnement

Henri Manguin « Femme à l’ombrelle », 1906. Huile sur toile, 61 x 50 cm. Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumeook Café

Henri Manguin « Femme à l’ombrelle », 1906. Huile sur toile, 61 x 50 cm. Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumeook Café)

 
Lorsque le mois de juillet était là, le moment de la descente dans le Midi était attendu avec impatience. On bouclait les valises dans l’excitation. On se moquait d’oublier quelque chose, on trouverait là-bas tout ce qui était nécessaire, qui ne servait jamais dans les montagnes, maillot de bain, shorts courts, chemises légères, pantalon d’été, palmes et masque de plongée, fusil de pêche sous-marine…
Leur mère emportait le guide Bleu de la Provence et celui de la Côte d’Azur. L’itinéraire suivait les étoiles du guide, vestiges de monuments romains, abbayes, églises, chapelles, champs de lavande, caliçons, nougats, les occasions de faire une halte ne manquaient pas.
Une expérience qu’il répéterait plus tard avec ses propres enfants. Occasion unique de découvrir l’histoire mouvementée, souvent déchirante de la Provence, et de s’initier à la connaissance des beaux-arts, sculpture, architecture, peinture.
Il n’était pas surpris de l’intérêt manifesté par les Grecs puis les Romains pour  ce pays où ils avaient installé des colonies, avant de le conquérir.
Un passé prestigieux, d’autant plus frappant qu’il illustrait ce qu’il illustrait à merveille ce qu’il apprenait lui-même en classe.
STENDHAL [1783-1842]. « Vous savez que ce monument, qui n’était qu’un simple aqueduc, s’élève majestueusement au milieu de la plus profonde solitude. L’âme est projetée dans un long étonnement. C’est à peine si le Colisée à Rome m’a plongé dans une rêverie [semblable]. Ces arcades que n ous admirons faisaient partie de l’aqueduc de sept lieues de long [  ] qui conduiisait à Nîmes les eaux de la fontaine d’Eure. (…) Les romains faisaient des choses étonnantes quand elles étaient utiles. L’idée éminemment moderne de « l’arrangement pour faire de l’effet » est rejetée loin de l’âme du spectateur. »
Au temps de Stendhal, come de celui du jeune garçon qui découvre ces lieux au commencement des années 1950, la vue du voyageur « de quelque côté qu’elle s’étende, ne rencontrait aucune trace d’habitation ».
« Le thym, la lavande sauvage, le genévrier, sont les seules productions de ce désert, exhalant leurs parfums solitaires sous un ciel d’une sérénité éblouissante. » – « L’âme est laissée toute entière à elle-même… l’attention est ramenée forcément à cet ouvrage… C’est un événement pour quelques cœurs d’élite, les autres rêvent avec admiration à l’argent qu’il a dû coûter. »
Extrait des « Mémoires d’un touriste, II.p.106-107 (1838). Classiques FM/La Découverte.

Autour du moulin d’Alphonse

Henri Manguin « La sieste [Jeanne] », 1905. Huile sur toile, 89 x 117 cm. Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)
Henri Manguin « La sieste [Jeanne] », 1905. Huile sur toile, 89 x 117 cm. Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)
La route d’Avignon à Tarascon passait par la Montagnette et la forêt de Barbentane. On s’arrêtait à la hauteur de l’abbaye de Saint-Michel de Frigolet où résonnait encore la voix du père Gaucher, l’inventeur du fameux élixir. On dit que cet alcool fait naître mille pensées interdites dans l’esprit des hommes qu’il a enflammés
ALPHONSE DAUDET [1840-1897]. « Le plus terrible, c’est qu’au fond de cet élixir diabolique, il retrouvait, par, je ne sais quel sortilège, toutes les vilaines chansons de tante Bégon : Ce sont trois petites commères, qui parlent de faire un banquet… ou : Bergerette de maître André s’en va-t-au bois seulette… et toujours la fameuse des Pères blancs : Patatin patatan. .
Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui faisaient d’un air malin :
– Eh ! eh ! Père Gaucher, vous aviez des cigales en tête, hier soir en vous couchant (…)
Pendant ce temps, les commandes pleuvaient à l’abbaye que c’était une bénédiction. Il en venait de Nîmes, d’Aix, d’Avignon, de Marseille… »
Extrait des « Lettres de Mon Moulin » (1869)

Dans les rues de la cité des papes

Henri Manguin « Nature morte aux mimosas », 1939. Huile sur toile, 73 x 92 cm. Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)
Henri Manguin « Nature morte aux mimosas », 1939. Huile sur toile, 73 x 92 cm. Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)
Un groupe d’hommes d’esprit quitte Dijon en mai 1739 à la découverte de l’Italie.
Ils sont jeunes et gentilhomme.
Ne ressemblent pas à ceux que l’on peut croiser aujourd’hui dans la boutique de l’aire autoroutière de Montélimar.
Parmi eux, Charles de Brossse. Il n’est pas encore président, mais conseiller au Parlement de Bourgogne. Il a trente ans.
CHARLES DE BROSSES [1709-1777] « Dès mon arrivée  [à Avignon], j’allai courir la ville, et, en sa qualité de ville étrangère, il se peut faire que vous en aurez une entière description. Aucune ville de l’Europe n’a de murailles de la beauté de celles-ci ; elles sont toutes en pierre de taille, égales, crénelées, garnies de redans et de mâchicoulis dans tout leur pourtour, et de cinquante en cinquante pas, de tours carrées pareilles et assortissantes. C’est le pape Innocent V qui en a fait la dépense ; cela ne rend cependant pas la ville plus forte. Avignon a une bonne lieue de tour ; presque tout le glacis est planté de deux rangs d’arbres qui forment un cours assez médiocre. Les rues sont larges et bien percées ; les maisons presque toutes de pierre de taille, extrêmement blanche : elle contribue beaucoup à donner une face agréable aux beaux bâtiments qui y sont communs. 
« Le sang y est beau ; les femmes de condition mettent beaucoup de rouge : toutes les femmes y ont de fort gros tétons blancs, et leur manière de s’habiller avec des corps très mal faits les redouble encore…
« Les moines commencent ici à se ressentir du voisinage et de la domination italienne, et donnent beaucoup plus d’exemples de vigueur que d’exemples de vertu.
La justice s’y rend aussi de manière ultramontaine. Un auditeur l’administre en première instance ; il est sujet à l’appel d’un autre, appelable à Rome, où il faut essuyer trois autres jugements ; de sorte qu’on peut avoir un procès dans sa famille, mais non pas espérer en voir la fin , quand même on en ferait une substitution graduelle et perpétuelle.
« Les églises, qui sont en très grand nombre et toutes dorées à merveille, sont autant d’asiles si sacrés qu’il n’est pas même permis de guetter un criminel qui veut en sortir. La première qui se trouva sur mon chemin est Saint-Agricol où je remarquai que l’orgue est distribué également des deux côtés du chœur, au-dessus des formes… »
Extrait de « Lettres d’Italie du Président de Brosses », 1799. Réédité au Mercure de France en 1985.

Autrefois, Saint-Tropez

Henri Manguin « Femme en jaune [Jeanne] », 1909. Huile sur toile, 100 x 81 cm. Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)
Henri Manguin « Femme en jaune [Jeanne] », 1909. Huile sur toile, 100 x 81 cm. Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)
Le même de Brosses reprochait à la Provence qu’il venait de découvrir, de n’être qu’une « gueuse parfumée », au prétexte qu’on y trouvait l’agréable mais jamais le nécessaire. Il n’y avait par exemple ni blé, ni bois, impensable pour le Bourguignon qu’il était.
Parvenu à Marseille, il prendra ensuite la route de Gênes en passant par Toulon, Fréjus, Cannes, Antibes, Monaco et Vintimille.
À l’entrée de Fréjus, il remarque « les restes d’un amphithéâtre des Romains, dont l’enceinte est encore entière et un des côtés passablement conservé. À la sortie, un grand et bel aqueduc, et le champ qui était autrefois le port de la ville. Avant que la Méditerranée se fût retirée d’une demie-lieue… »
De Brosses ne parle pas de Saint-Tropez. Dommage. On aurait aimé savoir ce qu’il pensait de ce port et du village de pêcheur qui avait, avant la guerre, séduit les peintres et… dans les années cinquante, les cinéastes.
C’est autour de Saint-Tropez que le personnage, avec lequel cet article a commencé, passait ses étés. Comment ses parents avaient-ils choisi cet endroit pour y faire construire une villa, il n’en savait rien.
Avaient-ils suivi les conseils des de Colmont qu’ils connaissaient, venaient d’acheter une parcelle sur le territoire de Ramtuelle ? De la même manière que Manguin avait obéi aux injonctions de ses amis Matisse et Marquet… 
il pouvait imaginer que les choses s’étaient passées ainsi.
De la même manière qu’elle le fut pour les peintres, l’expérience de la vie méditerranéenne fut une expérience décisive dans sa vie. Il y fit l’apprentissage d’une liberté de tous les instants, inconcevable partout ailleurs en France. 
La création artistique était volontiers provocatrice, émancipatrice surtout.
Contrairement à de Brosses, l’agréable seul lui importait. Il n’avait qu’à faire de l’utile. Le bois, le blé, fichtre ! Les temps avaient changé… , ils changeront encore puisque l’on prévoit que la mer remonte après qu’elle se fût, nous apprend de Brosses, retirée !
Preuve que le changement s’observe dans la durée, non dans l’instant comme les impatients modernes l’imaginent.

Flash info artiste

Henri Manguin [1874 – 1949]. Peintre français ami proche de Matisse et de Marquet avec lesquels il a des relations très suivies, qui viennent travailler dans son atelier. Ils se disent à l’unisson. Manguin est un modéré qui se tient à l’écart de toute violence expressive. 
Octobre 1904. Obéissant à l’insistance de ses deux amis, il se rend à Saint-Tropez où il est reçu, comme les deux autres l’avaient été, par Signac.
Il est aussitôt envoûté par l’ambiance méditerranéenne. 
1905. De retour à St-Tropez, il loue la Villa Demière où il reste plusieurs mois et va peindre une série de toiles.
Il est de plus en plus recherché par les collectionneurs et donc convoité par les marchands d’ar-à partir de 1907 – 1909. On admire sa façon de travailler, son art de la composition et l’usage qu’il fait des couleurs.

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