A bas l’ordre naturel !

NTRODUCTION. . La France, qui passait autrefois pour un pays libéré,  considère à présent la sexualité d’un point de vue conservateur et macho. Le héros de cette nouvelle comédie latine a le visage mal ou pas rasé, le col de chemise déboutonnée et la cravate défaite comme s’il sortait du pieu où il vient de se faire une super gonzesse.

Un machisme dont s’accommodent catholiques et musulmans. De l’autre côté de l’Atlantique, les Américains, dont on raillait l’esprit étriqué en matière de sexualité, oubliant de souligner (et pour cause…) qu’ils étaient passés maîtres dans la défense des droits des minorités (ethniques, sexuelles, religieuses),  sont ceux qui élaborent régulièrement les théories les plus révolutionnaires en la matière.

De quoi empêcher de dormir une France qui ne déteste rien autant que de se remettre en cause.

Le corps et ses habits

François Buffard « La femme à barbe. », collage (1970). Collection The Plumebook Café, tous droits de reproduction réservés

Une personne est faite à la fois d’un corps qui détermine son sexe, et d’une identité intérieure appelée « l’identité de genre.


Un principe conceptualisé dans les années 60 par Robert t Stroller, psychiatre et psychanalyste américain travaillant sur la trans-sexualité.


RÉVOLUTION.  Après des années de marche à reculons, la France s’est décidée à introduire la théorie des genres – une forme révolutionnaire du droit d’expression de la personne contre les normes imposées par une société d’essence tyrannique – dans les manuels scolaires à la rentrée 2011-12.. Un beau tollé chez les partisants des  religions du Livre pour qui le rapport entre sexe et genre est immuable, le premier imposant le second ! Pas difficile de comprendre à quel point la théorie du genre bouscule les idées reçues ou encore ce qu’on a longtemps appelé « les lois de la nature » , cette dernière ayant, selon eux, été créée par Dieu.

L’identité intérieure, permettant à un homme par exemple de se sentir femme et de vouloir l’assumer sans pour autant renoncer à sa  part  de virilité ni être mis à l’écart de la société, est un produit de l’évolution culturelle de l’Occident. La culture se trouvant de la sorte en conflit avec la nature, voire en opposition avec elle. Une bonne raison pour tenir les adolescents à l’écart d’une pareille théorie.

La  culture, entend-t-on dire souvent, doit être contenue à l’intérieur de certaines limites : où va-t-on si l’on cesse d’inciter les garçons à jouer au ballon et les filles à la poupée ? Imagine-t-on un seul instant un garçon que l’on habillerait en fille ? Tandis que le contraire ne choque personne.

La culture est la recherche constante du sens, la quête de l’idéal, inatteignable par définition. Faut-il se décourager pour autant et se satisfaire d’idées reçues ? Non, bien-sûr.

Dénonciation de la norme hétérosexuelle

François Buffard « Masculin – Féminin 2. », collage (1970). Collection The Plumebook Café, tous droits de reproduction réservés

Début des années 1990 : la philosophe américaine Judith Butler invite ses étudiants à se défaire des conceptions normatives de la sexualité.


DÉBAT. Les faits prétendument naturels sont en réalité construits de toutes pièces par la société. Ainsi convient-il de se défier de la « norme hétérosexuelle ».

Voilà un concept inouï et capable, lorsqu’il aura été largement accepté, de libérer des énergies créatrices nouvelles. Il faudra jeter aux orties le discours religieux qui associe l’amour à la procréation, prétend que l’homosexuel souffre autant d’un déficit d’altérité que de l’hostilité voire l’aversion des autres à son égard.

Cette nouvelle étape de la pensée ne peut être franchie que dans les sociétés occidentales ou celles qui sont associées à l’Occident.

Les sociétés orientales par exemple continueront de mêler Dieu à tout, interdisant la discussion. Les importants mouvements de populations, porteuses de  cette sorte de culture archaïque auxquelles l’Occident est ouvert, contribuent à freiner une évolution prônée par des élites intellectuelles, mais ne correspond pas à une revendication populaire.

De manière paradoxale ces populations qui effraient les plus conservateurs sont leurs alliés objectifs dans le combat qu’ils mènent  contre la séparation du sexe et du  genre.

Il existait des sociétés soutenues par d’autres mythes, dans lesquelles le genre n’allait pas de soi. On donne l’exemple d’un groupe ethnique du sud-Soudan où les jeunes hommes, quand ils étaient parvenus à l’âge de défendre leur groupe en devenant des guerriers, avaient coutume d’épouser des garçons plus jeunes, qu’ils appelaient « leur femme ». Ces derniers préparaient leurs repas, s’occupaient de leur case et avaient avec eux des rapports sexuels réguliers. Cela durait jusqu’à ce que le guerrier ait tiré assez de profits de ses razzias pour fonder une famille, libérant ainsi le garçon qui devenait à son tour un guerrier. Là encore, de tels référents ne sont pris en compte que par des élites progressistes, tandis que les religieux condamnent par principe tout ce qui déroge à leurs règles.

La remise en cause du soi-disant ordre naturel passe par une transformation des esprits à propos de la virilité, à laquelle continue d’être attaché un idéal de puissance, de certitude et de domination (le candidat Sarkozy se moquant en 2011-2012 du candidat Hollande qui réfléchit et hésite, sont à eux deux des caricatures d’une d’une société qu’ils prétendent diriger).

Nouveau paradoxe : les femmes apparaissent souvent comme des alliés objectifs des hommes pour défendre les acquis traditionnels de la virilité confondue avec la masculinité.

Le corps masculin travesti en objet d’art

M. Tommasi « Alberto Sorbelli au Louvre », 1994. Sourcing image : exposition à la !galerie Bärtschi, « La Nuit des Bains » (Genève, 2010). Photo Vert et Plume, mai 2010

Marchandise à vendre.

Selon Dominique Baqué , Alberto Sorbelli excelle à se travestir en femme. Il utilise pour cela les attributs fétichisés et surcodés des travestis : hauts escarpins de cuir vernis noir, bas résille et porte-jarretelles, jupe courte et moulante, bandeau sombre ceignant la masse des boucles brunes.

PROVOCATION.  Décembre 1994. Habillé en fille, plus catin que bourgeoise, Sorbelli se rend au Louvre avec son complice qui fait des photos de lui à la dérobée. Prenant la pose, Sorbelli est repéré et expulsé du musée manu militari.

L’artiste voulait mettre le doigt sur le conformisme des musées [français]. Ce n’était pas une découverte si l’on songe à Matisse et Picasso avant la guerre dont les tableaux ne trouvaient pas d’amateurs en France mais seulement aux États-Unis. Ou encore à la collection d’art brut de Dubuffet qui fut refusée après la guerre par tous les musées et accueillie à !Lausanne, donnant naissance au célèbre Musée de l’Art Brut, rattaché aujourd’hui au Musée des Beaux-Arts de la ville.

Les musées ressemblent à des tombeaux qui recueillent les artistes quand leur travail a été embaumé. La plupart du temps, les nouveaux artistes ou ceux qui ont mauvaise réputation ne peuvent compter que sur les galeries.

Alberto Sorbelli établit  un parallèle entre musée et maison close. Sculptures et peintures sont offertes au regard des visiteurs en échange d’un ticket d’entrée qu’ils ont acheté à la caisse. Montrer le monde tel qu’il est devenu et se faire jeter dehors pour l’avoir fait.

1997. Sorbelli réitère son opération : une séance de pose devant la Joconde, sous la surveillance de gardiens débonnaires, un jour de fermeture du musée.

Il a sollicité et obtenu une autorisation du directeur du Louvre. Mais survient, alors qu’il s’est déjà changé et maquillé, une responsable qui pousse un cri terrible en l’apercevant et exige qu’il quitte les lieux sur le champ.

Sorbelli comprend qu’il a, par la seule présence de son corps androgyne et travesti, défié la sacralité des chefs-d’œuvre exposés. Cette femme est une des grandes prêtresses du Temple de l’Art. Elle a consacré sa vie au culte du Beau. Dans son esprit Sorbelli est l’incarnation du Moche, de ce qu’il ne faut surtout pas regarder si l’on veut continuer de vivre sans état d’âme avec les fantômes d’un passé lourdement codifié. Sorbelli est sans conteste un personnage horrifiant pour les esprits conservateurs. N’importe quel inquisiteur le condamnerait à périr sur le bûcher.

Comme de nombreux musées français, le Louvre symbolise le triomphe d’une bourgeoisie républicaine qui continue d’encenser le passé pour ne pas voir l’avenir dont elle comprend qu’il tournera tôt ou tard la page de son histoire. Un lieu de mémoire, une architecture intérieure de tombeau, une atmosphère de cimetière dans lequel le visiteur se déplace avec un air compassé, les mains dans le dos, marque une pose devant chaque tableau remarquable (ceux devant lesquels le plus grand nombre de fidèles sont déjà rassemblés), s’incline pour lire sur le cartel les dates de naissance et de décès de leur créateur, murmure à l’oreille de sa compagne « Tu sais qu’il a bla-bla-bla… », et poursuit son pèlerinage.

Flash infos artiste et sources

Galerie Bärtschi, Genève – quartier des Bains (mai 2010). Photo Vert et Plume

Dernière exposition de la galerie dans le quartier des Bains, à Genève.
(lien vers la galerie dans le carnet d’adresses)

Dominique Baqué. Philosophe française et critique d’art.  « Mauvais Genre » paru en 2002 aux éditions du Regard

Alberto Sorbelli. Artiste italien qui s’est fait connaître à Paris , où il est venu au début des années 1990 pour apprendre la danse et les beaux-arts, à travers des performances jugées le plus  souvent sulfureuses, et des mises en scène qui visaient plus sagement à déranger l’odre habituel des choses  – comme de faire d’un entracte l’objet même d’une représentation théâtrale. Le spectacle commence quand le rideau se baisse -.

Annonce dans la Tribune du transfert de la galerie Bärtschi à Carrouge, printemps 2010 (photo Vert et Plume)

Sources d’information. Articles du « Monde » : daté sept.2004 pour Sorbelli. Juill.2009, Masculin – Féminin, et oct.2011 à propos de la théorie du genre (archives Vert et Plume)

6 commentaires

  1. alberto sorbelli

    Bonjour
    j’aimerais felicite l’auteur et le remercie pour m’avoire cite
    a.s.

  2. Plumebook Café

    Bonsoir,
    Votre message me touche d’autant plus que j’ai écrit cet article à partir de ce que j’avais lu sur vous, sans être assuré pour autant d’être dans le vrai. L’essentiel, à mes yeux, était de dire à quel point je trouvais votre démarche fondée. L’art vu comme une transgression des idées reçues.
    F.B.

  3. Plumebook Café

    Grâce à vous j’ai relu mon article qui comportait beaucoup de coquilles et des imperfections.
    Je suis heureux qu’il vous ait plu malgré cela.
    F.B.

  4. Alberto Sorbelli

    J’arrive à Lyon et vous n’êtes pas la…!
    La coquinerie des intellectuels est sans limite.

  5. Plumebook Café

    Le don d’ubiquité que j’avais acquis à l’âge de l’adolescence, à la lecture de Passe-muraille », m’a abandonné. Depuis lors, je ne réussis plus à être dans deux endroits différents en même temps.

  6. alberto sorbelli

    J’apprécie votre réponse et je vous en remercie
    Le don d’ubiquité revient assez facilement une fois dépassé les crises d’adolescence
    de 15/40/50 ans…
    albertosorbelli2015@gmail.com

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